Bien que le mot homosexuel ne fût pas en usage à l'époque de Verlaine et Rimbaud, la plupart des spécialistes conviennent maintenant qu'ils étaient amants. Vous imaginez le parti politique qu'il y aurait à tirer d'une cérémonie grandiose où le président dirait : "Ils se sont aimés".

Paul Verlaine et Arthur Rimbaud sur le tableau "Un coin de table" d'Henri Fantin-Latour
Paul Verlaine et Arthur Rimbaud sur le tableau "Un coin de table" d'Henri Fantin-Latour © Getty / DEA / G. DAGLI ORTI

-Une campagne de signatures a été lancée pour la panthéonisation conjointe de Rimbaud et de Verlaine. Elle suscite le désaveu d'une descendante de Rimbaud alors même qu'elle avait déjà provoqué beaucoup d'adhésions, notamment celle de la ministre de la Culture.

Il faut dire qu'elle a été organisée par deux maitres en la matière, Jean-Luc Barré et Frédéric Martel qui, l'an passé, avaient déjà réussi à faire exploser une bombe à fragmentations multiples, Sodoma, le livre sur l'homosexualité au Vatican.

Cette fois, il s'agit d'ailleurs encore d'homosexuels.

Bien que ce mot ne fût pas en usage à l'époque de Verlaine et Rimbaud, la plupart des spécialistes conviennent maintenant qu'ils étaient amants. Vous imaginez le parti politique qu'il y aurait à tirer d'une cérémonie grandiose où le président dirait : "Ils se sont aimés". Et patatras, voilà que l'arrière petite nièce de Rimbaud proteste. Elle constate d'abord : "Tout le monde va dire qu'ils sont homos". Bien vu, madame. Ensuite, elle conteste : "Ce n'est pas vrai". Jacqueline Teissier Rimbaud en serait-elle restée à la version qu'on nous donnait naguère au collège ? 

Verlaine aurait tiré sur Rimbaud les trois coups de feu les plus célèbres de l'histoire littéraire parce qu'ils se seraient disputés sur une question de... métrique poétique.

On a aussi l'impression que, dans la campagne telle qu'elle a été orchestrée, Verlaine est nécessaire mais que son génie poétique propre passe à l'as

C'est un peu le faire-valoir. Il incarne la fidélité qui n'est pas nécessairement la qualité la plus prisée de nos jours. Il a aimé Rimbaud, il a défendu sa mémoire alors que celui-ci était parti à Aden et à Harar mais il est resté à quai. C'est le génie du foyer, flanqué de surcroît d'une femme acariâtre. Rimbaud, au contraire, c'est une œuvre brève pendant laquelle il brise sa vie puis une seconde vie qui brise son œuvre. C'est plus excitant.

Donc plein cadre sur Rimbaud. D'autant que Jean-Luc Barré et Frédéric Martel reprennent en cette rentrée, dans la collection Bouquins chez Laffont, le maitre livre biographique de Jean-Jacques Lefrère. La pétition, c'est aussi une manière de lancement pour cette nouvelle édition. Bon, dans l'affaire, il n'est pas trop dit qui a été le malheureux Lefrère dont la vie tient pourtant elle aussi du roman puisqu'elle était double : d'un côté, un grand hématologue; de l'autre un historien passionné de la littérature du XIXème. Lefrère est mort en 2015. Cela dispense de se demander ce qu'il aurait pensé de tout cela.

-Aujourd'hui, quand on veut poser une plaque, dresser une statue, proposer une entrée au Panthéon, il faut mener enquête et contre-enquête. Toutes les précautions ont-elles été prises ? Comme le dit le président de l'association des amis de Rimbaud, lui-même hostile à la panthéonisation, le poète a eu tant de vies...

Frédéric Martel, dans sa longue préface au livre de Lefrère, le jure, la main sur le cœur

Pendant ses années de comptoir autour de la Mer rouge, même quand il livrait des armes au roi Ménélik, Rimbaud restait dans la légalité. C'était un corsaire pas un pirate. Lefrère a aussi fait litière des accusations, parfois portées contre Rimbaud, de trafic d'esclaves, si fréquent dans la région de la mer Rouge. Ouf ! Mais imaginez que, demain, on en trouve une trace comme on a retrouvé une photo de notre héros. On aurait bonne mine. Déjà qu'on sait que Rimbaud, infidèle à la réputation qu'on veut lui faire, couchait avec une abyssine...

On n'est jamais trop prudent. Il y aurait une idée pour éviter toutes ces polémiques sans fin sur les vertus des grands hommes. Appliquer aux panthéonisations la méthode que veut importer l'évêque de Fréjus dans les procédures de béatifications. 

Samedi, il vient d'introduire solennellement la cause d'Anne-Gabrielle, morte d'un cancer... à 8 ans. On est tranquille, elle n'a pas eu le temps de pécher. Encore que, si l'évêque de Fréjus avait lu Freud, il verrait que ... les enfants eux-mêmes ne sont pas insoupçonnables !

Ouvrage : Jean-Jacques Lefrère Arthur Rimbaud Bouquins - Robert Laffont

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