Le Président de la République a encouragé la création d'une commission qui propose aux collectivités locales quelque 315 noms susceptibles d'introduire de la diversité dans l'odonymie. Est dorénavant constitué un fichier de noms-ressources déposé entre les mains de la ministre déléguée à la Ville.

La façade du collège Rosa Parks à Marseille en 2014
La façade du collège Rosa Parks à Marseille en 2014 © AFP / BERTRAND LANGLOIS

-Le président de la République le 14 juin dernier : "La France n'effacera aucun nom ni aucune trace dans de son histoire". En complément il a encouragé la création d'une commission qui propose aux collectivités locales quelque 315 noms susceptibles d'introduire de la diversité dans l'odonymie. L'odonymie ?

Oui, l'étude des noms des voies de communication et par extension des noms d'établissements publics. Depuis longtemps, la ville de Rennes par exemple, s'est dotée d'un agent spécialiste en la matière. Cela peut éviter bien des faux pas.

Exemple : le lycée Colbert de Thionville, devant fusionner avec son voisin, cherche un nouveau nom. Colbert, ce n'est plus très bien porté. Le ministre de Louis XIV est associé systématiquement avec le Code noir de 1685 qu'il n'a pas signé d'ailleurs puisqu'il était mort depuis deux ans mais qu'il a tout de même préparé. Le tort à Thionville a peut-être été de trop donner de place à la consultation des élèves : un établissement d'enseignement a pour vocation de leur transmettre un monde constitué dont ensuite ils feront ce qu'ils veulent mais qui les précède tout de même. Dans l'émotion du présent, les élèves ont choisi Rosa Parks, la jeune femme noire qui a refusé de céder sa  place à un blanc à Montgomery, Alabama, en 1955, un acte qui a contribué à déclencher le grand mouvement anti-discrimination aux Etats-Unis. Ensuite, le nouveau nom a été proposé au Conseil régional qui gère les lycées.

Il reste au malchanceux Colbert l'adresse : le lycée est situé... impasse Colbert.

Comme l'autre établissement avec lequel il convenait de faire un rapprochement et qui se nomme : Sophie Germain. Un peu d'odonymie vous rend internationaliste, davantage d'odonymie vous rend patriote. Ne pouvait-on pas privilégier Sophie Germain, mathématicienne émérite morte trop tôt en 1831 ? C'est une belle figure de savante. Pour se faire connaître dans une spécialité très masculine, il semble qu'elle ait dû utiliser un pseudonyme malheureux il est vrai - Le Blanc.

-Une commission vient de rendre ses travaux qui devraient guider les décideurs.

Est dorénavant constitué un fichier de 315 noms-ressources déposé entre les mains de la ministre déléguée à la Ville et qui devrait être disponible sur un site ad hoc. La commission était présidée par Pascal Blanchard, entrepreneur bien connu de la mémoire anticoloniale et comptait parmi ses 18 membres quelques historiens dont Pascal Ory qui coordonna naguère un Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France. Parmi les personnalité mises en avant, il n'y a d'ailleurs pas que des étrangers d'origine - souvent des participants à la Résistance - mais aussi des enfants dits de la seconde génération et par la force des propositions, une grande place a été faite aux ultra-marins.

J'en retiendrai un. Raphaël Elizé. Savez-vous qu'à la mairie de Sablé-sur-Sarthe un des prédécesseurs de François Fillon était, entre 1929 et 1940, un vétérinaire antillais. Il s'était frayé un chemin électoral non seulement par ses talents que reconnaissaient tous les éleveurs mais aussi comme président des Anciens combattants - il était titulaire de la croix de guerre. Destitué par Vichy, Elizé a été déporté pour faits de résistance et est mort à Buchenwald.

-Sablé n'a pas eu besoin de la commission Blanchard pour l'honorer.

La place de la mairie porte son nom depuis la Libération. Et il a depuis 2015 son lycée dont il faut conter l'histoire.

Figurez-vous que qu'un neveu de... Colbert avait un château à Sablé. C'était une grande famille, les Colbert et dont tous les membres s'y entendaient pour s'enrichir. Il y avait Seignelay le fils, le vrai signataire du Code noir, Colbert le Croissy et Colbert de Torcy, le neveu. C'est lui qui avait investi à Sablé. Le lycée portait son nom. Et c'est lui qui a été débaptisé au profit d'Elizé en 2015. Décidément...

Là encore il a fallu l'accord du Conseil régional : le changement s'est fait au niveau des collectivités.

La commission Blanchard ne recommande rien d'autre, d'ailleurs. Il faut respecter les libertés locales.

Les municipalités communistes usaient et abusaient de la référence à Lénine et à Staline - c'étaient déjà des étrangers, notez-le. Les municipalités frontistes veulent honorer les personnages de l'Algérie française. La commission Blanchard met en avant Slimane Hazem, chanteur algérien passé à l'indépendantisme : une municipalité socialiste le choisira peut-être.

La diversité serait atteinte si l'odonymie - technique des dénominations mais aussi des croisements- faisait se rencontrer- je ne sais pas - une rue Joséphine de Beauharnais avec une rue Paulette Nardal. Joséphine était fille de planteurs ; Paulette Nardal, également martiniquaise pointée par la commission Blanchard, la première étudiante noire en Sorbonne et l'animatrice de la Revue du monde noir. Dans l'histoire, on ne choisit pas une part pour en éliminer une autre. C'est l'entremêlement qui fait réfléchir. 

Une exposition réussie, c'est celle où, passant d'une salle à l'autre, on ne dit pas « oui, oui » mais « ça alors, je n'y aurais pas cru ». C'est ça la France.

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