A la fin des années 1990, les talibans tentent d'unifier un Afghanistan disjoint. Dans un premier temps, ils espèrent une levée des sanctions prises contre eux voire une reconnaissance internationale. Leur chef le mollah Omar promet en conséquence de veiller au patrimoine préislamique.

Vue panoramique de Bamiyan et de l'escarpement avec ses grottes et la niche qui contenait la grande statue de Bouddha détruite par les talibans en 2001
Vue panoramique de Bamiyan et de l'escarpement avec ses grottes et la niche qui contenait la grande statue de Bouddha détruite par les talibans en 2001 © Getty / Insights

-Les musulmans étaient arrivés dans la région de Bamiyan, dans l'Afghanistan actuel, au IXème siècle et avaient vécu depuis avec les Bouddhas géants taillés dans la falaise. Ils les regardaient peut-être comme des présences étranges mais il ne leur était pas venu à l'idée de s'en débarrasser... avant que ne surviennent les talibans.

En 1931, il y a soixante-dix ans, les participants de la Croisière jaune qui arrivent à Bamiyan visitent le site sous la conduite des Français Joseph et Ria Hackin qui en assurent les fouilles. Dans la falaise, ils distinguent des centaines de grottes aménagées dont beaucoup sont décorées de fresques. Par des chemins escarpés, ils grimpent sur la tête non du petit Bouddha -seulement 38 mètres- mais du Grand -55 mètres. Et de là, ils découvrent une vue époustouflante. Nous sommes à un endroit-clé de l'ancien royaume hellénistique de Bactriane devenu un moment empire indo-grec où se sont nouées de nombreuses influences religieuses et artistiques, avant que la route de le Soie ne fixe là un de ses embranchements importants, entre Inde et Chine. Plus récemment, l'Afghanistan, au temps du dernier roi, avait fait de Bamiyan le fleuron de son organisation touristique.

-Un quart de siècle après la chute du roi, nous sommes à la fin des années 1990, les talibans tentent d'unifier un Afghanistan disjoint.

Dans un premier temps, ils espèrent une levée des sanctions prises contre eux voire une reconnaissance internationale. Leur chef le mollah Omar promet en conséquence de veiller au patrimoine préislamique.

Mais à peine le musée de Kaboul est-il rouvert qu'on apprend qu'un ministre taliban y a entrepris de souffleter les effigies qui s'y trouvent et qu'il considère impies. Le musée est vite refermé et aussitôt est lancé un avertissement : "Nous allons détruire les statues de Bamiyan." Les diplomaties de tous bords - y compris dans les pays musulmans- pressent le mollah Omar de n'en rien faire.

Mais l'affaire est devenue religieuse. La seule question qui importe désormais pour les talibans est : "La destruction obéit-elle à un devoir religieux urgent ?"

-Et la réponse est : oui! Il faut s'attaquer tout de suite aux Bouddhas, le petit et le grand !

Certes le Prophète n'aimait pas personnellement les images, il jugeait qu'elles faisaient écran à sa prière Mais le Coran ne recommande pas leur destruction. Et les exemples d'iconoclasme dans l'histoire de l'Islam sont autrement plus rares que dans celle du christianisme - qu'on pense aux moments paroxystiques du VIIIème-IXème siècles à Byzance ou du XVIème en Europe occidentale avec la Réforme.

Cet iconoclasme-là, d'ailleurs, s'attaquait aux images produites par la propre tradition religieuse des épurateurs. Les talibans, eux, s'attaquent aux signes d'une autre religion. S’il faut faire une comparaison, ce serait plutôt, par exemple, avec l'action des Espagnols face aux empires précolombiens.

-C'est un iconoclasme tourné vers l'extérieur, "missionnaire".

C'est le mot utilisé par Bruni Nassim Aboudrar dans un livre largement consacré à Bamiyan.

Début mars 2001, les talibans viennent à bout des Bouddhas, les achevant au mortier. Reste à produire... les images de la destruction des images. Le 19, une séquence filmée est montrée sur la chaîne Al-Jazira. Le 26, des envoyés spéciaux débarquent par avion. Le monde entier verra les niches de la falaise vides. 

Nassim Aboudrar en conclut que les talibans ont inventé un iconoclasme d'un genre nouveau puisque son intention finale est... de montrer des images. Et comme le public occidental incline aujourd'hui à idolâtrer les images, ce comportement productif pour la propagande est appelé à un grand avenir. D'ailleurs, après Bamiyan, le même scénario s'est reproduit à Mossoul et à Palmyre. 

Ouvrage : Bruno Nassim Aboudrar Les dessins de la colère chez Flammarion 

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