En 1989 intervient la création du Conseil national du sida, comité ad hoc de 26 personnes dont certaines sont issues d'institutions et d'associations mais dont la majorité est nommée par le politique. Le Conseil du Sida est susceptible des mêmes reproches de non-représentation qu’aujourd'hui, la commission Covid.

Le service des malades du sida dans l'hôpital Bichat-Claude-Bernard à Paris
Le service des malades du sida dans l'hôpital Bichat-Claude-Bernard à Paris © Getty / Valérie WINCKLER

- Dans un hôpital, pensez-vous, on ne fait pas de leçon d'histoire. En revanche, un témoignage est possible.

Mon âge avancé me classe dans un groupe à risques. Il m'est recommandé de ne pas faire la sortie des écoles.

Ce n'est pas ma première pandémie. Quand est arrivé le sida, je figurais déjà dans un groupe à risques, du fait de mon orientation, comment dire... particulière.

Pour rejoindre ses proches malades et leur parler à distance, depuis le pied de leur lit, c'était tout un parcours que nous faisions dans l'inquiétude d'être atteints à notre tour, guidés par un personnel soignant en tenue de combattant. 

Les médecins eux-mêmes n'étaient aucunement exempts d'une grande peur archaïque. Je me souviens du professeur Minkowski, grand pédiatre, alors le symbole de l'humanisme en blouse blanche, reculant instinctivement quand on lui a tendu un bébé en lui disant : il a le sida. L'incertitude sur les comportements physiques à tenir dura un temps qui nous parut infini.

Jusqu'à ce qu'on puisse faire une distinction qui importe : le sida se transmet par le sang, le sperme, le lait, ces humeurs essentielles du corps et souvent donc dans des moments intimes.

- En 1989 intervient la création du Conseil national du Sida. 

Un comité ad hoc de 26 personnes dont certaines sont issues d'institutions et d'associations mais dont la majorité est nommée par le politique. Le Conseil du Sida est susceptible des mêmes reproches de non-représentation qu’aujourd'hui, la commission Covid mais comment faire ? Les vieilles Académies que la tradition obligerait à consulter étant ce qu'elles sont, l’exécutif ne peut pas rester seul dans la tempête.

Aujourd'hui la Commission scientifique compte un sociologue, une anthropologue. Il faut bien cela pour réfléchir par exemple aux conséquences du recours au masque, c'est un retournement culturel comparable à la recommandation du préservatif qui était si contraire à nos habitudes qu'on l’appelait, encore en 1989, capote anglaise.

Plutôt qu'un médecin, le Président de la République de cette époque, François Mitterrand, nomme à la tête du Conseil du Sida, Françoise Héritier, professeure au Collège de France, qui travaille justement sur les humeurs du corps - le sperme, le sang...- dont elle dit qu'elles touchent à l'essentiel de notre humanité.

- Avec Françoise Héritier, le Conseil va donner des avis qui, autant que de l'urgence, se préoccupent du plus profond.

L'opinion publique dans sa majorité, l'Académie de médecine, l'Ordre des médecins expliquent qu'il faut siffler la fin de la récréation et imposer le dépistage obligatoire à chaque occasion de la vie - le mariage, la grossesse, le service militaire qui existe encore. Françoise Héritier fait valoir d'une part la protection des droits de l'individu et d'autre part l'expérience de l'anthropologue : si vous imposez l'obligation, vous créez automatiquement le contournement.

Je parlais tout à l'heure du groupe à risques auquel j'appartenais. C'est en partie au Conseil du Sida qu'il doit non seulement de ne pas avoir été marqué au fer rouge mais d'avoir participé à la régulation de la maladie grâce à l'expérience acquise par nombre de ses membres. On aimerait que la pandémie actuelle ne fasse pas reculer les habitudes d'information et de participation des patients auxquelles l'hôpital avait fini par consentir.

Je crois aux médecins qui ont été malades. Je tiens pour des chefs-d'œuvre les livres de deux d'entre eux : Jean Reverzy et Patrick Autréaux. Le chef du service qui nous accueille à Bichat est membre de la commission scientifique. Qu’il ait été malade et qu’il nous l’ait raconté dans votre journal, dès lundi, me rassure un peu.

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