En 1903, en Polynésie, Victor Segalen était venu secourir les victimes d'un cyclone qui, aux Marquises, avait laissé debout la maison de Gauguin qui venait juste d’y mourir. Entre 1909 et 1914, il passe l'essentiel de son temps en Chine. L'Empire, le plus grand qu'il y ait eu sous le ciel, qui s’effondre en 1912.

Stèle à la mémoire de Victor Segalen dans le parc naturel régional d'Armorique
Stèle à la mémoire de Victor Segalen dans le parc naturel régional d'Armorique © AFP / GUIZIOU Franck

-Au  moment de sa disparition, Segalen n'était connu que de quelques-uns et  voici, cent ans après, que les Immémoriaux, Stèles, René Leys entrent dans la collection de la Pléiade ! Qui l'aurait cru au moment de sa mort énigmatique ? 

En mai 1919, le médecin de marine Victor Segalen, 41 ans basé à Brest,  passe quelques jours au Huelgoat, au centre de la Bretagne, un endroit  où, dans la forêt qui pourrait être celle de Brocéliande, affleurent, venus d'une lointaine genèse, d'étranges blocs de granit qui peuvent  former des chaos.

Un jour, Segalen ne rentre pas de sa promenade. On le retrouve dans une  mare de sang provenant d'une blessure à la cheville gauche qu'il aurait  pu conjurer. Suicide ? Possiblement mais mis en scène d'une telle manière que sa femme a pu le présenter comme un accident. 

Être  compris de quelques-uns sans s'exposer aux autres, et ensuite infuser  longuement l'imaginaire de ceux qui l'aiment, c'était assez le style de  Segalen. 

-En même temps, il aurait dit qu'il ne fallait pas s'arrêter à l'anecdote. Il détestait l'anecdote. 

Il préférait les cycles au long cours. 

Le  premier l'a mené, en 1903, en Polynésie. Il était venu secourir les  victimes d'un cyclone qui, aux Marquises, avait laissé debout la maison de Gauguin qui venait juste d’y mourir. La maison avait été vidée par les liquidateurs comme un  bulbe de cocotier par les crabes de terre. A la misérable vente  organisée ensuite à Papeete, Segalen avait acheté pour quatre francs six sous trois panneaux de bois et sept toiles dont "Le village breton sous la neige". 

Segalen c'est la Bretagne par l'ailleurs. Dans le  centre culturel du Huelgoat, en fait l'ancienne école des filles du  village, il est écrit à son sujet : "la Bretagne parle ailleurs". 

Aux Marquises dont la population s'étiolait, creusée par la phtisie et la syphilis, Segalen avait écouté les voix très vieilles qui soufflaient comme des conques fendues. Ce furent les Immémoriaux, publiés à 82 exemplaires en 1907. 

-Il s'apprêtait alors à partir en Chine, en apprenant la langue il en rapportera Stèles et René Leys. 

Entre 1909 et 1914, il y passe l'essentiel de son temps. L'Empire, le plus grand qu'il y ait eu sous le ciel, qui s’effondre en 1912.  Mais il reste les tombeaux des souverains. Ils ont parfois enterré les  lettrés qui auraient pu témoigner d'époques antérieures à la leur et  c'est eux maintenant qui sont recouverts par le présent. 

Segalen  qui a trouvé en Chine son lieu et son milieu parcourt interminablement  le pays. C'est sans doute l'écrivain français qui a passé le plus de  temps à cheval. Il descend aussi le Yang Zi en bateau : « Le fleuve, écrit-il, connaît l'aventure où il court et s'y prépare. Ce qui se passe en aval est aussitôt connu en amont. » Selon lui, plus que la mer, le fleuve nourrit l'inspiration poétique. Le fleuve et la montagne. 

En 1914, il est parvenu à la lisière du haut plateau du Tibet mystérieux quand il apprend d'un missionnaire que l'Europe est à feu et à sang. 

-Il  lui sera donné l'ordre de convoyer dans un bateau 1200 travailleurs  chinois enrôlés de force pour rejoindre la France en guerre. Travail qui  le dégoutera; ensuite il exercera à l'hôpital de Brest, rencontrant la grippe espagnole après avoir connu la peste en Chine. 

Et c'est pour soigner son mal à l'âme qu'il s'est réfugié dans un hôtel du Huelgoat en mai 1919. Notez que le Huelgoat se situe dans un paysage de montagne - Montagnes noires, Monts d'Arrée. Et c'est un musée géologique. 

Segalen c'est bien plus un géologue qu'un médecin. Ce  qui le retient c'est la faille temporelle qui soudain casse une couche  homogène, un filon de même nature. Il s'y installe pour faire parler ce  qui est interrompu. 

Il est dans l'ordre des choses qu'il soit mort au Huelgoat adossé à un rocher qui témoignait d'un vieux mouvement du sol, d'un de ces arrière-mondes qui survivent au plus profond. 

Et c'est bien de finir un journal d'actualité avec l'homme le plus étranger qui fût à l'actualité. 

Ouvrage : Victor Segalen Œuvres I et II (sous la direction de Christian Doumet) Pléiade

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