Petit bout de femme au cheveu noir et raide- réfugiée de l'Espagne républicaine dont son père avait été un éphémère président du Conseil Maria Casarès avait réussi à faire oublier son accent et s'était taillé un statut de jeune première.

Maria Casarès à la Comédie-Française en 1952
Maria Casarès à la Comédie-Française en 1952 © Getty / Keystone-France

-C'est la publication, en 2017, de la très belle correspondance d'Albert Camus et de Maria Casarès qui a décidé Anne Plantagenet à consacrer à la grande comédienne un récit, "L'Unique".

C'est bien ainsi que la vit Camus au printemps 44. Ce tout petit bout de femme au cheveu noir et raide- réfugiée de l'Espagne républicaine dont son père avait été un éphémère président du Conseil - avait réussi à faire oublier son accent et s'était taillé un statut de jeune première. Elle venait de commencer le tournage des "Dames du Bois de Boulogne" avec Bresson qu'elle détesta tout de suite. Il exigeait trop de retenue : "Si un violon suffit, disait-il, il n'y en a pas besoin de deux". Elle, elle pouvait jouer un ton au-dessus. Et elle ne comprenait pas ce qu'il lui demandait. Elle n'aimait pas être manipulée comme une marionnette. En revanche, dire le texte du "Malentendu" de Camus comme elle le faisait en même temps aux Mathurins l'enchantait. L'auteur répondait - de très près- à ses questions et lui expliquait que, par sa voix, il entendait sa pièce avec la résonance exacte dont il avait rêvé.

L'histoire dit qu'ils devinrent amants dans la nuit qui précéda le débarquement.

-Mais Camus avait une femme qui allait revenir en France libérée depuis Alger où elle avait passé la guerre. Et il trouvait que ce n'était pas digne d'eux trois d'abandonner Francine.

Et Casarès rompit.

En 1945, le tournage des "Dames du Bois de Boulogne" interrompu l'été 44, reprit. Elle incarnait Hélène qui se retrouvait seule elle aussi mais qui pour compenser sa souffrance ourdissait contre son ancien amant une manipulation diabolique. Ce fut un de ses plus beaux films : il suffisait à Bresson de faire entendre le bruit de l'essuie-glace d'une longue cylindrée qui roulait sur le gravier pour atteindre la tragédie. Mais décidément, Casarès n'était pas raccord. Elle n'entendait pas la vie comme Hélène.

Et quand un peu plus tard, Camus ressurgit, l'amour brûla de nouveau. Camus ne quitterait pas sa femme. Il en rencontrerait même d'autres. Tous deux continueraient de s'aimer au-delà des circonstances. Elle ne se marierait pas, elle n'aurait pas d'enfants mais les moments partagés avec Camus l'entretiendraient dans sa certitude. D'ailleurs, des deux, c'est souvent lui qui souffrirait le plus.

-Octobre 1957, c'est un beau moment partagé bien qu'ils soient séparés par des milliers de kilomètres.

Les très longues tournées de Casarès- en ce moment-là avec le TNP -laissent Camus désemparé. En 1957, elle est en Amérique latine. Elle n'a jamais voulu retourner en Espagne franquiste et c'est peut-être à Buenos-Aires ou à Montevideo qu'elle se sent le plus exilée car elle retrouve sa langue sans sa terre. Chaque soir, le public lui fait une longue ovation comme à une infante d'Espagne. C'est à Lima qu'elle apprend l'attribution du Nobel à Camus. Ils sont au même instant dans la gloire mais si loin l'un de l'autre.

C'est Francine qui accompagnera Camus à la cérémonie de Stockholm. Trois ans plus tard, avant de quitter sa maison familiale de Lourmarin, aux premiers jours de 1960, Camus enverra une lettre à Casarès mais aussi à deux autres femmes pour leur donner un rendez-vous à Paris le 4 janvier auquel il ne viendra pas.

-Cette année 1960 sans remède pour elle fut aussi celle où l'argent lui vint enfin

Elle avait décidé de quitter le TNP. Anne Plantagenet remarque qu'elle était femme à prendre des décisions tranchantes. Avec "Cher menteur" qu'elle joue en compagnie de Brasseur, elle touche des cachets comme elle n'en a jamais connus. C'est une manne qui tombe.

On lui dit d'investir. Elle aurait bien acheté en Bretagne dont l'atmosphère lui rappelle sa Galice natale. Ce sera à la limite de la Charente et du Limousin dans le Confolentais une propriété de cinq hectares, à Alloue. A Camus qui l'avait tout de même laissé dans l'exil, elle avait dit son désir de prendre racine. 

En 1996, elle sera enterrée à Alloue. La Maison Maria Casarès qu'elle a léguée à la commune est devenue Maison des illustres, Centre culturel de rencontre. C'est là qu'Anne Plantagenet a écrit une bonne part de son livre.

Sur la façade de l'atelier du XIVème arrondissement de Paris qu'elle a aussi habité les dernières années, une plaque vient d'être apposée. "C'était un trou, disait-elle, à même la terre." Je lui ai rendu visite une fois, un après-midi très sombre pour moi. Et je me plais à penser qu'elle m'a dit : "Quand on a aimé quelqu'un, on n'est jamais seul."

Ouvrage : Anne Plantagenet L'Unique. Maria Casarès Stock

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