Avant l'introduction du gaz puis de l'électricité, c'est aux chandelles qu'on éclairait les spectacles. La bougie avait ses contraintes dont nous a débarrassée l'électricité. Ainsi au théâtre, le découpage en actes des pièces était calculé sur le temps de consommation des bougies.

La grand chandelier du théâtre de la Comédie-Française
La grand chandelier du théâtre de la Comédie-Française © Getty / Jean-Erick PASQUIER

-Georges Banu a publié en mars un essai sur les lustres au théâtre que vous avez lu juste avant qu'ils ne commencent à se rallumer.

Et j'ai aussi relu son livre, plus ancien, sur la porte, après quoi je ne pourrai plus pousser les portes des salles de la même façon qu'avant.

Banu, c'est notre grand écrivain de théâtre. Il a constitué en bibliothèque personnelle tous les spectacles qu'il a vus dans sa vie. Dans sa Roumanie natale mais aussi bien à Saint-Pétersbourg, à Oslo, Porto. Et en France évidemment : s’y installant au milieu des années 70, venant d'une Bucarest obscure, il avait pris en pleine face l'enfilade de lustres qu'avait allumée sur scène Bob Wilson pour sa "Lettre à la reine Victoria".

Sa femme Monique Borie a pareillement voué sa vie au théâtre mais elle a le tort de ne pas partager le gout de Georges pour les lustres. Elle n'aime pas en installer dans leur appartement. C'est peut-être préférable, me direz-vous, à ce qui se passait chez les Delteil : Joseph l'écrivain et son épouse Caroline, fondatrice de la Revue nègre, chaque fois qu'ils se disputaient, cassaient d'un coup de canne un cristal de leur vieux lustre si bien qu'il n'en restait quasiment plus que les tiges.

Il reste que, faute d'avoir l'autorisation de fixer ses lumières là où il l'aurait souhaité, Banu s'en est allé les voir là où ils vivaient en liberté, dans les théâtres.

-Avant l'introduction du gaz puis de l'électricité, c'est aux chandelles qu'on éclairait les spectacles.

On a d'ailleurs longtemps dit : une ampoule non pas de trente watts mais de trente bougies. Je me souviens d'une vieille dame de mon village qui, au moment où on plaçait son plafonnier, s'était inquiétée : "mais comment je vas la souffler ?"

La bougie avait ses contraintes dont nous a débarrassée l'électricité. Ainsi au théâtre, le découpage en actes des pièces était calculé sur le temps de consommation des bougies. L'écriture même était régie par la loi de la lumière. 

Il arrive à Banu de regretter le théâtre d'avant-garde des années 60-70 où on convoquait un public restreint pour le mener vers des abris de fortune, des entrepôts désaffectés par exemple, conduit par des torches qui se relayaient. Peut-être avec les contraintes d'aujourd'hui retrouvera-t-on ces expéditions loin des salles à l'Italienne.

Banu se souvient aussi d'une représentation d'"Arlequin valet de deux maitres" où les lustres qui lui avaient paru parcimonieux s'étaient vite éteints. On avait apporté deux chandeliers qui l'avaient ravi. C'était juste une panne à laquelle avaient remédié les techniciens de l'Odéon mais le metteur en scène Strehler, informé, conserva cette transition des éclairages du meilleur effet.

-Bientôt les salles vont retrouver des spectateurs. Avant la représentation, il viendra d'eux, assis dans la lumière, une rumeur moins forte qu'auparavant certes mais que les acteurs guetteront, en coulisses, derrière le rideau.

Instant tant attendu. Les spectateurs dans l'éclat du lustre. Les comédiens dans une demi-obscurité.

D'un côté dans la salle, nous jouissons de nos présences communes. C'est le lieu -ou au moins le simulacre- d'une paix passagère, presque d'une fête sociale.

Souvent les lustres de la scène vont prendre le relais de ceux de la salle qui vont s'éteindre lentement comme pour commencer le dialogue. Banu se souvient d'un passage très réussi, il n'y a pas si longtemps, au théâtre Alexandrinski de Saint Pétersbourg. Fokine reprenait la mise en scène du "Bal masqué" de Lermontov qu'avait initiée Meyerhold en 1905. Le théâtre est fait de réminiscences. Tout était si harmonieux, si fastueux... L'aristocratie russe se donnait en spectacle à elle-même. Jusqu'à ce que le dimanche sanglant de la première révolution amenât à fermer la salle. Un jour, le jeune Eisenstein trouva porte close.

Plus tard il inventa un nouveau langage.

Cette semaine les lustres vont se rallumer comme au début de "La Cerisaie" de Tchékhov lorsque la comtesse rentre au domaine et que le bonheur semble de nouveau s'emparer du pays. Puis il y a encore un bal mais c'est la fin. Les maitres du domaine ne sauront bientôt plus où aller. 

Tout porte Banu à la mélancolie. On croira retrouver le chemin des théâtres mais tout n'aura-t-il pas changé ? 

Baudelaire, cité en exergue du livre, disait que le lustre lui semblait l'acteur principal du théâtre. Ceux qui vont se retrouver, à un horaire improbable, dans ses douces lueurs vont guetter avec inquiétude ses scintillements fragiles, sur fond de bonheur mais rétrospectif.

Ouvrage : Georges Banu Une lumière au cœur de la nuit. Le lustre, de l’intime à la scène Arléa

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