Toussaint Louverture est un mythe maintenant. Plusieurs monuments lui sont consacrés en France. Une plaque a même été apposée au Panthéon en 1998 qui le présente comme l’un des grands personnages de la Révolution française.

Buste de Toussaint Louverture qui fut emprisonné dans le Fort de Joux à La Cluse-et-Mijoux dans le Jura
Buste de Toussaint Louverture qui fut emprisonné dans le Fort de Joux à La Cluse-et-Mijoux dans le Jura © Getty / Denis BRINGARD

-La mémoire ne reste jamais en repos en France. A peine clos les cycles Grande Guerre et De Gaulle, on pense à l'Elysée à des opérations moins attendues. "Puisque la nation est maintenant plurielle, il faut, y dit-on, mettre en avant une histoire plurielle."

1821, c'est l'anniversaire de la mort de Napoléon. On va devoir rappeler que le Grand homme a rétabli l'esclavage. Ce sera peut-être l'occasion de revenir au personnage de Toussaint Louverture, l'artisan de la libération d'Haïti, que le Premier Consul fit capturer par traîtrise et qu'il emprisonna dans la forteresse glaciale de Joux jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Non que Toussaint soit négligé. C'est un mythe maintenant. Sudhir Hazareesingh publie une belle biographie cet automne. Plusieurs monuments lui sont consacrés en France. Une plaque a même été apposée au Panthéon en 1998 qui le présente comme l’un des grands personnages de la Révolution française.

Il appartient en effet à celle-ci. Après avoir participé à la révolte des esclaves de Saint-Domingue en 1791, il a assez rapidement choisi la France contre l'Espagne qui possédait une partie de l'île. Ses parents étaient venus d'Afrique, il était lui-même fraîchement affranchi, il a applaudi l'abolition, à Saint-Domingue en 1793, à Paris en 1794. Il est rapidement monté en grade dans l'armée française, il en est devenu général et c'est à ce titre qu'il commandait en chef l'armée d'Haïti, damant le pion aux gouverneurs successifs que lui dépêchait Paris. Mais même quand il a promulgué en 1801 sa propre Constitution, il entendait ne pas rompre le lien avec la Révolution française.

-Oui mais en 1801, c'est Bonaparte qui a pris le pouvoir à Paris. Et il va envoyer un corps expéditionnaire commandé par Leclerc pour mettre fin à l'expérience de Toussaint.

La France a perdu en cette affaire l'occasion d'une association entre le modèle français et la demande des esclaves libérés.

Hazareesingh ne minimise pas les actes de violence que les Noirs ont pu commettre. "Quand la pluie tombe, tout ce qui est dehors est mouillé", dit un proverbe créole et il en est du sang comme de la pluie. Mais il insiste sur les preuves de miséricorde que Toussaint posa, de manière récurrente. Un jour, ses troupes capturent un convoi de vingt colons qui fuient avec deux cents chevaux chargés d'objets précieux de toutes sortes et de bijoux. Il les laisse passer, il ne retient que les esclaves avec lesquels les Blancs s'étaient échappés. Pour lui, les Noirs doivent atteindre une forme de supériorité morale. Un autre jour, il va à la rencontre d'une émeute où des Blancs risquent la mort. Comme il aime parler par paraboles, il se fait apporter de l'eau et du vin qu’il mélange dans un verre. Voilà, dit-il à la foule houleuse, nous sommes indissolublement liés les uns aux autres. D'ailleurs, nombre de Blancs se sont alliés à lui, surtout qu’il n'a pas voulu mettre fin aux grandes exploitations ; les plantations pouvaient continuer, sans esclaves.

C'est à cette expérience qui nous manque maintenant que met fin l'intervention militaire du général Leclerc. Non sans difficulté et provisoirement car les Haïtiens gagneront finalement leur indépendance en 1804.

-Il ne faut pas oublier la déclaration que croit devoir faire alors le général Leclerc.

L'objectif, écrit ce personnage, par ailleurs époux de la charmante Pauline Bonaparte, a été de "détruire tous les nègres des montagnes, hommes et femmes, de ne garder que les enfants au-dessous de douze ans." Les Vendéens se souviendront de la proclamation du général Westermann sept ans plus tôt, devant la Convention : "Il n'y a plus de Vendée ; elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Suivant les ordres que vous m'avez donnés, j'ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré des femmes qui, au moins pour celles-là, n'enfanteront plus de brigand".

Dans un autre livre que je voudrais saluer, les « Réflexions sur la Révolution et la Vendée », Elizabeth de Fontenay, au lieu de refaire le rapprochement improbable Vendée-Shoah, remarque : "Certaines atrocités commises dans les colonies auraient peut-être pu être évitées si la République avait réfléchi sur les crimes de Vendée." Et elle met en avant les figures de ceux qui, d'un côté et de l'autre en Vendée, ont fait grâce à leurs adversaires comme Toussaint à Haïti.

Nation plurielle, mémoire plurielle. Haïti-Vendée. Voilà un beau programme de mémoires conjointes pour l'avenir.

Ouvrages :

Sudhir Hazareesingh Toussaint Louverture Flammarion

Elisabeth de Fontenay La grâce et le progrès, Réflexions sur la Révolution française et la Vendée Stock

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