"Ensauvager". Le Dictionnaire historique Robert de la langue française note un premier emploi en 1792. Ensuite les frères Goncourt, ces esthètes réactionnaires, l'utilisent en 1866. C'est un mot rare et littéraire. Ceux qui le diffusent soudainement savent ce qu'ils font en allant le chercher là où il avait été oublié.

Deuxième révolte des canuts pendant à Lyon en 1834 - Chromolithographie de la fin du XIXème siècle
Deuxième révolte des canuts pendant à Lyon en 1834 - Chromolithographie de la fin du XIXème siècle © AFP / Leemage

-"L'ensauvagement"... Le mot qui est apparu comme les champignons est soit consommé soit rejeté... On nous dit que, de toute façon, au lieu de disputer du mot, on ferait mieux de regarder les choses.

Certes mais le bon sens populaire assure aussi que le peuple qui ignore son histoire est condamné à la revivre. Et il y a une histoire des mots.

"Ensauvager". Le Dictionnaire historique Robert de la langue française note un premier emploi en 1792 seulement. Ensuite les frères Goncourt, ces esthètes réactionnaires, l'utilisent en 1866. C'est un mot rare et littéraire. Ceux qui le diffusent soudainement dans le débat public savent ce qu'ils font en allant le chercher là où il avait été oublié.

-Le mot "sauvages" est bien plus facilement utilisé.

Avec deux valeurs. L'une, plus individuelle: celui qui, resté à l'état de nature, échappe à la civilisation progressive de nos mœurs. Et, plus collectivement, ceux et celles, pardon: celles et ceux, qui échappent à toute civilisation.

Le sauvageon a été ré-introduit à dessein par Jean-Pierre Chevènement il y a vingt ans. Il y revient dans ses Mémoires qui viennent de paraître : "J'évoquais les sauvageons, étymologiquement des arbres non greffés pour évoquer les méfaits de la déséducation. La gauche bien-pensante entendit "sauvages" et me fit le procès de stigmatiser la jeunesse issue de l'immigration."

-Longtemps, sauvages et barbares sont interchangeables.

Exemple : "la gent sauvage des Sarrasins" aurait à l'époque des croisades utilisé des procédés barbares qui auraient été inconnus des Francs.

Mais un changement de plan s’opère quand la révolution industrielle s'étend : voilà que les Barbares peuvent venir non pas de l'extérieur mais de l'intérieur. Lyon, 1831. Les ouvriers de la soie et du textile, les canuts, se révoltent, demandent un tarif minimum pour leur travail. Ils occupent la Croix Rousse et jusqu'à l'Hôtel de Ville. On connaît leur slogan : "Vivre en travaillant ou mourir en combattant" Dans un article fameux du Journal des Débats, Saint-Marc Girardin dénonce ces nouveaux barbares qui, surgis du cœur battant des villes, vont étrangler les filles et les compagnes du bourgeois. Quand les canuts se révolteront de nouveau en 1834, la répression sera féroce, faisant quelque 60 morts.

-C'est qu'au XIXème, les barbares comme au XVIIIème les bons sauvages, d'ailleurs, peuvent annoncer un renversement des valeurs.

Les mots les plus forts sont ceux qui peuvent prendre plusieurs sens. C’est le cas du mot « barbare ».

Années 1830 toujours. Scène typique de la littérature romantique. Un patricien romain à bout de souffle donne un banquet. Des histrions et des courtisanes amusent la galerie. Soudain, un cavalier paraît sur le seuil du palais, maigre et sauvage, c'est le Barbare. Chateaubriand lui prête de longs cheveux bouclés, des joues fraîches... Pour lui, il incarne le dessein de Dieu pour l'avenir du monde. Greta Thunberg est typiquement une figure de ce romantisme du XIXe : elle vient du Nord, elle a des cheveux longs tels qu’imaginés par Chateaubriand et qu’elle porte tressés… elle incarne l’éternelle jeunesse des barbares qui annoncent les temps nouveaux.

-Ce XIXème romantique introduit aussi le sens du mot « peuple » tel que nous aimons l'utiliser encore.

Le peuple selon Michelet ou Victor Hugo. Plutôt que deux moitiés de la France prêtes à s'exterminer l'une l'autre, le peuple intégrateur. Une société où Javert lui-même, le policier de stricte obédience des « Misérables » - on disait à l'époque un "Ratapoil" -pourrait avoir sa place tant il désire profondément être comme les autres.

Sauvages, barbares, peuple, on nous dit de ne pas prêter aux mots plus d'importance qu'ils n'en ont et de regarder d'abord les choses - les statistiques mensuelles de la délinquance par exemple. Mais en l'occurrence, les mots que nous avons évoqués investissent notre sensibilité tout entière. Ils ont en France la puissance des mythes. Il faut les considérer comme tels.

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