Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, Maitron, est accessible gratuitement en ligne. Maitron, du nom du grand sourcier de l'archive que fut Jean Maitron. Petit costume strict, petite moustache, accent nivernais, il avait pourtant été longtemps privé de confiance en soi par ses origines modestes.

Les Archives nationales du monde du travail dans l’ancienne filature Motte-Bossut à Roubaix
Les Archives nationales du monde du travail dans l’ancienne filature Motte-Bossut à Roubaix © AFP / SOBERKA Richard / hemis

-Les éditions de l'Atelier sortent un gros volume sur la Commune qui puise dans les données du gigantesque Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier qu'elles accompagnent depuis un demi-siècle. C'est un des multiples usages que permet ce dictionnaire - plus de 200000 biographies rien que pour la France. Dictionnaire maintenant accessible gratuitement : maitron.fr, du nom du grand sourcier de l'archive que fut Jean Maitron.

Maitron sans accent circonflexe sur le i, insistait-il. Ce qui marquait d'abord chez lui, c'était la simplicité de l'accueil. Au point que je me suis persuadé qu'à notre première rencontre, il m'avait reçu dans sa cuisine alors que des photos certifient qu'il disposait d'un bureau à son domicile de Courbevoie ! Petit costume strict, petite moustache, accent nivernais... Maitron avait longtemps été privé de confiance en soi par ses origines modestes. Il était devenu un de ces instituteurs historiens comme il y a en a eu tant en France. Une thèse sur le mouvement anarchiste le fait docteur, et finalement il lui est aménagé un trou de taupe dans le monde du supérieur. Bien avant que les Archives nationales ne songent au centre de Roubaix dédié au monde du travail, il lance une grande collecte d'archives auprès des militants ouvriers et, d'un même souffle, le projet de ce dictionnaire qui rassemblerait leurs vies à tous mais une par une. Dans les années 1960, cent, bientôt mille contributeurs rejoignent Maitron qui devient, bien avant le net, l'âme de tout un réseau.

-Les années 1960 et 1970 s'intéressent beaucoup plus que l'époque contemporaine au monde ouvrier ; en même temps les organisations qui prétendent le représenter défendent des idéologies contradictoires. Comment rendre justice en même temps aux communistes, aux libertaires, aux socialistes, aux chrétiens ?

Maitron a lui-même une expérience qui lui a fait connaitre les tendances et les traditions les plus diverses. Par deux fois, avant-guerre, il a rejoint puis quitté le Parti communiste.

Il a consacré un des plus beaux livres qui soit à Guamaschelli - il faut prononcer ce nom : c'était un de ses camarades, communiste italien qui avait cru trouver un asile en se réfugiant en URSS et qui fut envoyé par Staline au goulag pour y mourir à 28 ans.

Maitron recommandait aux jeunes communistes de ne jamais devenir permanents du Parti pour ne pas se passer la corde au cou mais il faisait évidemment toute leur place aux militants communistes comme aux autres. Sans dénigrement ni hagiographie. Il était à lui seul un miracle qui réussissait à inspirer confiance aux uns et aux autres. Il fait observer aussi qu'il n'y a rien d'ouvriériste dans le Dictionnaire : enseignants, fonctionnaires, paysans y sont les bienvenus. Plus encore que du mouvement ouvrier, il s'agit du "Mouvement social", pour reprendre le titre d'une belle revue qu'il fonda aussi.

-Aujourd'hui, plus de 200000 notices, seulement pour la France.

Organisées dans la parution en volumes par époques sédimentées depuis 1789 jusqu'en 1968. Un mémorial dont chaque notice est un acte de re-connaissance. La sortie de l'aliénation, c'est l'individuation.

Mais un instrument de connaissance aussi, déterminée, disait Michelle Perrot par une vision du monde : place aux humbles, enfin. L'histoire, c'est l'immense peine de l'humanité courbée sur le travail, en quête d'un horizon.

-Maitron est mort en 1987, alors que le trentième volume papier du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français allait sortir. Et depuis ?

L'éditeur, les Editions ouvrières, liées à la Jeunesse Ouvrière chrétienne, a changé d'identité : elles se nomment maintenant l'Atelier. Claude Pennetier a pris le relais qu'il transmet aujourd'hui.

Beaucoup de données ont changé. L'ouverture relative des archives soviétiques a élargi la carte des possibles. Des dictionnaires analogues, plus ou moins directement liés au français ont vu le jour. Du Royaume-Uni au continent latino-américain, de l'Algérie à la Catalogne.

Enfin la numérisation a multiplié les usages possibles.

L'édition papier est clôturée dorénavant avec 56 volumes, et 8 volumes thématiques pour la France. Et 11 internationaux.

Les approches possibles sont infinies. Pour citer quelques-unes qui ont été expérimentées : les femmes - 10000 entrées. Les prisonniers. Mais tout aussi bien les militants des Hauts-de-Seine comme de Châtenay-Malabry.

Michel Corillot qui vient de piloter le volume de l'Atelier consacré à la Commune de Paris avait auparavant rassemblé les militants francophones d'Amérique du Nord.

Les biographies, quand elles deviennent collectives, prennent un autre relief. Le meilleur chemin vers soi passe par les autres.

Les éditions de l'Atelier publient les volumes papier du Maitron.

L'accès en ligne gratuit sur le site maitron.fr

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