Karl Marx disait qu'au temps de la première industrie, la proto-industrie, le travail à domicile constituait le "département extérieur à la fabrique".

Ouvrières italiennes travaillant la laine sur un métier à tisser installé à leur domicile en 1964
Ouvrières italiennes travaillant la laine sur un métier à tisser installé à leur domicile en 1964 © Getty / Mondadori Portfolio

-Nous n'allons pas respecter le week-end qui commence. Le télétravail ne peut-il pas être sans fin ? Nous vivons son expansion et découvrons la nécessité de l'organiser. Mais il a eu de l'importance ben avant l'économie de services, dans l'histoire de la production industrielle. On a longtemps parlé de l'atelier au logis, du travail à la ferme ou en chambre.

Karl Marx disait qu'au temps de la première industrie, la proto-industrie, le travail à domicile constituait le "département extérieur à la fabrique".

Je vais prendre un exemple au XVIIème siècle, puisé dans l'œuvre d'un grand historien de la société française, Pierre Goubert. Il a observé les habitants de Beauvais et du Beauvaisis. 200 paroisses autour de la ville principale où étaient installées des manufactures de textile et de tapisserie. Eh bien, les ouvriers en laine de Beauvais étaient bien moins nombreux que les manouvriers tisserands qui vivaient à la campagne et qui complétaient leurs revenus d'agriculteurs en travaillant dans leurs fermes sur des métiers à tisser. Toute la famille s'y mettait après que les intermédiaires des grands marchands de la ville étaient venus apporter la matière première et avant qu'ils ne relèvent le travail fini.

Goubert montre que le travail à la ferme n'apportait nullement la sécurité. L'économie s'organisant alors en cycles successifs rythmés par les épidémies, les "mortalités" et les retournements, les périodes de bas prix des céréales obligeaient à travailler davantage derrière les métiers et même à s'endetter. Et qui venait s'offrir à soulager l'endettement ? Les grands marchands qui mettaient les agriculteurs manouvriers dans une dépendance toujours plus grande. Le travail à domicile, c'était -c’est- le travail sous la main.

-En cette première période, il pouvait impliquer toute la famille. Au XIXème, il est devenu plus urbain et il va surtout concerner les femmes.

Les gravures, les romans feuilletons les décrivent dans leur soupente, éclairées par un pauvre vasistas ou une lampe à essence. Et les chansons aussi :

"Les doigts meurtris par les aiguilles

Et les yeux rougis et lassés

Elle cousait à points pressés

La pauvre ouvrière en guenilles

Encore un point...un point... un point !

O la misère et le besoin."

Les territoires du travail à domicile sont vastes et la liste des métiers concernés infinie. Des fileuses de jute et des couseuses de sacs en toile jusqu'aux gantières, aux brodeuses, aux dentellières, aux plumassières.

Il est répété qu'une femme qui travaille à domicile peut s'occuper de son mari, de ses enfants, qu'elle est protégée des mauvaises influences de l'extérieur. Comme c'est souvent, en réalité, une femme seule, fille-mère, veuve, et évidemment non syndiquée, la législation qui commence à protéger son salaire ne vient que très tardivement, en 1915 seulement.

-L'application de cette loi de 1915 est malaisée. Le domicile d'une ouvrière au logis comme tout domicile est sauf exception inviolable.

C'est la même chose un siècle plus tard. Comment un inspecteur du travail peut-il produire des constats dans le télétravail ?

On nous sert pourtant encore aujourd'hui le modèle d'une spirale vertueuse. Le travail à distance permettrait d'aménager son temps, de prendre davantage d'initiatives, il casserait la logique des heures de présence pour instaurer une logique du résultat. L'immobilier de bureaux pesant moins lourd dans leur budget les entreprises pourraient consacrer des sommes plus importantes à l'innovation. Ou à la rétribution des actionnaires  et à la transformation des surfaces de bureaux en... je ne sais pas... en Airbnb !

Il ne faut pas oublier que le travail à domicile a toujours permis de mettre en concurrence les personnes à qui il était confié et qui, disséminées, se trouvaient privées de moyens d'information et de protestation. Au XVIIème siècle, c'étaient les paysans du Beauvaisis. Au XIXème les ouvrières en chambre. Il n'y a pas besoin d'être grand clerc pour prévoir que le télétravail pourrait servir de levier à un vaste mouvement de délocalisation des activités de services vers les pays à bas coût.

La frontière entre l'espace domestique et l'espace de travail ne sera pas alors la seule qui risque d'être abolie.

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