La commune de Saint-Malo, au milieu du XIIème siècle, avait imaginé d'y lancer des chiens pour dissuader quiconque de braver le couvre-feu qu'annonçait le soir le clocher de la cathédrale et qui était levé le matin par un fier coup de trompette.

Les remparts de Saint-Malo la nuit
Les remparts de Saint-Malo la nuit © Getty / Andrea Baldo

-Comment faire respecter le couvre-feu ? Vieille question qui passe par les patrouilles, les amendes... Naguère, certaines villes avaient mis au point de réelles forces de dissuasion.

Saint-Malo était un port important - un moment, sous Louis XIV, le premier de France avec Marseille et dont il fallait protéger les quais et les grèves des rôdeurs et des contrebandiers. Mais elle avait l'avantage d'être de mieux en mieux rempardée, surtout après l'intervention des équipes suscitées par Vauban.

Le tour des remparts est une des plus belles promenades qui soient. Le jours, les gamins jouaient à jeter des mottes de gazon sur les gens qui se tenaient sur les plages en contrebas et qui s'en amusaient tellement le jeu était attendu.

En revanche, la nuit, longtemps, on n'a pas ri sur les plages de l'Eventail et de Bon Secours.

La commune, au milieu du XIIème siècle, avait imaginé d'y lancer des chiens pour dissuader quiconque de braver le couvre-feu qu'annonçait le soir le clocher de la cathédrale et qui était levé le matin par un fier coup de trompette. On devrait réinstaurer ces avertissements sonores.

-Des chiens donc ? Et lesquels ?

Dans un des romans policiers où il conte les enquêtes de Mary Lester, vaillante lieutenant de police, Jean Failler a imaginé un malouin qui, à la veille de l'an 2000, perpétue la tradition des chiens. Les bêtes qu'il tient en laisse en traversant l’intra-muros sont très hautes, poil ras et gris, tête longue, forme d'un ballon de rugby, mâchoire garnie de dents acérées.

Ce ne sont pas des descendant des chiens d'autrefois. Lesquels étaient, semble-t-il, des dogues d'Angleterre. On les retrouve de part et d'autre du blason de la ville et de la devise "Semper fidelis". Toujours fidèle. On aurait aussi bien pu écrire : "Cave camem".

Le livre de Jean Failler se nomme "La cité des dogues". Les dogues n'étaient pas commodes. Ils auraient été, au départ, deux douzaines. Il fallait les nourrir. C'était possible grâce à un impôt spécial qui permettait aussi de payer les chiennetiers qui dressaient les bêtes puis les lançaient le soir et les récupéraient le matin pour les enfermer dans un chenil. On connaît trois emplacements successifs à celui-ci. L'un d'eux se tient en contrebas du bastion de Hollande. Il a été restauré en 1927, mais il ne permettait certes pas de contenir 24 bêtes ; Sans doute avait-on peu à peu réduit le nombre. Un petit hôtel-restaurant est blotti là contre les murs : il s'appelle Les chiens du guet.

-La tradition, commencée au XIIème, est interrompue en 1770.

Figurez-vous que, cette année-là, un chevalier, Jean-Baptiste Ansquer de Kerouatz, qui se serait attardé auprès de sa belle et errait imprudemment sur la grève a été attaqué par les chiens. Il aurait gagné la mer pour leur échapper. En vain. Les dogues, selon une tradition, lui auraient dévoré les mollets et, selon une autre, le corps entier.

Autrefois, j'ai vu le grand acteur Alain Cuny qui passait souvent l'été dans sa bonne ville raconter l'histoire, en faisant rouler sa musculature, à de charmantes jeunes filles pétrifiées. Comme il voulait prendre l'avantage sur elles, il leur racontait certainement la version la pire.

Dans le roman de Jean Failler que j'évoquais, l'inquiétant personnage qui promène ses bêtes en laisse- l'une d'entre elles s'appelle Virus -les a entraînées à attaquer dans la brume. Le lieutenant Mary Lester manque d'y passer. Et là, il y a carrément trois morts...

-Le couvre-feu ne limite pas nos déplacements. Risque-t-on encore quelque chose en allant à Saint-Malo ?

En tout cas, au XIXème siècle, on faisait semblant de le croire. En 1809, Un goguettier - on dirait : un chansonnier du Nouveau Caveau- il y avait un Caveau sous l'Empire comme il y en aura un dit "de la République", en 1809 donc, Marc Antoine Desaugiers, compose un vaudeville sur les dangers du voyage à Saint-Malo. Une chanson en est devenue très célèbre, reprise encore de nos jours, elle lance à l'intrépide qui part vers cette destination l'adresse que voici ; "A Saint-Malo débarquez sans naufrage/ Si vous voulez revoir la capitale /Méfiez-vous des voleurs, des amis/ Des billets doux ; des coups, de la cabale/ des pistolets et des torticolis...".

Et cela va dans dire ; des chiens. Cette chanson se nomme : "Bon voyage, Monsieur du Mollet".

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