En URSS le Goulag avait été démantelé à partir des années 1960. On n'avait plus besoin de millions d'esclaves pour poursuivre de grands travaux considérés comme moins utiles. En revanche, dans ces mêmes années, le réseau des hôpitaux-prisons s'étend progressivement et parmi eux, ceux réservés aux dissidents politiques.

Intérieur de l'Institut psychiatrique Serbski de Moscou en 1990
Intérieur de l'Institut psychiatrique Serbski de Moscou en 1990 © Getty / Bernard Bisson

-Alexei Navalny a été transféré dans un hôpital. Faut-il pour autant en être rassuré après que l'ambassadeur russe à Londres a déclaré : "Le gouvernement ne laissera pas Navalny mourir en prison" Dans l’ancien système soviétique, la frontière était poreuse entre l'hôpital et la prison psychiatrique.

Oui, le Goulag avait été démantelé à partir des années 1960. Sa fonction était d'être craint tout en étant invisible ; devenu trop visible, il était bousculé par des révoltes qui ne pouvaient plus demeurer cachées. De toute façon, on n'avait plus besoin de millions d'esclaves pour poursuivre de grands travaux considérés comme moins utiles.

En revanche, dans ces mêmes années, le réseau des hôpitaux-prisons s'étend progressivement et parmi eux, ceux réservés aux dissidents politiques qui développent, je cite certains psychiatres soviétiques, des "idées délirantes".

Vous aurez noté que l'ambassadeur de Poutine à Londres s'est plaint du mal que provoque l’hooliganisme de Navalny. J'ai d'abord cru qu'il utilisait un mot anglais pour se faire comprendre du public du Royaume-Uni mais non, le terme hooliganisme tel qu'il circule en France vient du russe : c'est le dictionnaire Robert qui l'affirme. C'est un de ces développements anormaux de la personnalité que dénonçait déjà le régime de Brejnev.

Faisons mémoire ici du valeureux général Grigorenko. Vétéran de la Grande Guerre patriotique, comme dit Poutine, communiste conséquent, il en était venu à dénoncer la déportation des Tatars par Staline et aussi bien l'occupation de la Tchécoslovaquie sous Brejnev. Les autorités avaient vite décelé chez lui un "développement paranoïaque de la personnalité associé à des idées réformistes." Il se retrouva interné pour quatre ans dans un de ces hôpitaux psychiatriques spéciaux, qui relevaient du KGB et non du ministère de la Santé.

-Au milieu des années 1970, un "Manuel de psychiatrie à l'usage des dissidents" circule clandestinement, publié en France par la revue « Esprit ».

Il est signé, ouvertement, courageusement par Vladimir Boukovski qui sera plus tard échangé contre le leader communiste chilien Corvalan et par Semion Glouzman dont le souvenir mérite d'être rappelé. Psychiatre lui-même, cet ukrainien avait eu l'audace de produire une contre-expertise réfutant pied à pied l'internement de Grigorenko. "Une pensée exagérément détaillée" comme la sienne était déjà un signe d'aliénation pour beaucoup de ses confrères qui vivaient pieds et poings liés au régime. Glouzman paya son texte de sept ans de camp et trois de relégation.

-Les deux auteurs du Manuel ont capitalisé de l'expérience. Ils mettent en garde contre l'utilisation de la grève de la faim, celle-là même à laquelle a recouru Navalny. 

Mais Grigorenko aussi bien avant lui. Boukovski et Glouzman affirment que c'est l'arme de la toute dernière extrémité, à tenter avec beaucoup de précautions.

Le pouvoir a si vite fait de dire que c'est un symptôme de pathologie clinique. L'ambassadeur russe à Londres, l'autre jour, dans sa défense de son maitre, a été à deux doigts de soutenir que Poutine, en réalité, sauverait Navalny de sa conduite suicidaire.

Et puis, une fois qu'affaibli par une grève de la faim, vous vous retrouvez à l'hôpital face à vos supposés sauveurs, ne vont-ils pas vous injecter des remontants suspects ? On parle pour Navalny de vitamines consenties. Le Manuel de psychiatrie à l'usage des dissidents cite des médicaments qui pouvaient susciter une certaine ivresse favorable à des aveux que vous auriez refusé en d'autres circonstances. On nomme cela des "interrogatoires pharmaceutiques" qui ont l'avantage d'abolir -comment disent les soviétiques - les freinages des détenus...

-Dans les années Brejnev, le recours à la prison psychiatrique avait suscité l'opposition des associations de psychiatres du monde entier...

Espérons que ce sera de nouveau le cas car, comme l'écrivaient Boukovski et Glouzman, on n'est pas sûr de pouvoir attendre des médecins du pays le respect du secret professionnel.

C'est bien pour cela que les soutiens de Navalny exigent qu'il soit soigné par du personnel indépendant.

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