La Haute-Marne est un département pionnier de la métallurgie riche en minerai de fer, bois et eau. Travailler dans une usine haut-marnaise ce n'était pas le paradis. Mais le magasin où étaient conservés les modèles de chaque entreprise s'appelait un... Paradis. Deux sont visitables aujourd'hui dont celui de Sommevoire.

Le paradis des statues à Sommevoire en Haute-Marne
Le paradis des statues à Sommevoire en Haute-Marne © Getty / JARRY/TRIPELON

-Où et comment trouver la protection ? Il n'y a pas que l'humanité à la demander, les statues elles aussi... 

"Les statues meurent aussi", c'est le titre d'un grand film de Resnais. 

Le  numéro de novembre d'Historia qui vient de paraître consacre un épais  dossier aux procès -et aux faux procès - qui sont faits aux statues. 

Certes, depuis longtemps, elles sont victimes d'incivilités : les amoureux y inscrivent leurs noms, les garnements les prennent pour des murs d'escalade... Evidemment,  elles ont connu des moments pires quand les Allemands en ont fondu tant et plus pour leurs usines d'armement. Néanmoins la période est funeste. Combien sont déboulonnées sauvagement, taguées méchamment. Quand la statue de Jules Ferry est attaquée, celle de Clemenceau, dans un premier temps, est tentée de se réjouir "C'est bien fait, j'ai toujours dit que tu étais un sale colonialiste" et quand c'est le tour de Clemenceau, Ferry peut répondre : "C'est bien fait, on ne sait pas assez que tu as maltraité ta femme" Mais le cycle peut ne pas avoir de fin. Il est temps que les statues soient placées sous l'aile des pouvoirs publics. 

Une solution est parfois proposée : les regrouper. Elles pourraient être mieux défendues. 

Un homme politique y a pensé depuis longtemps :  André Marie. Président du Conseil pendant quarante jours en 1948 mais  député de Seine-Maritime pendant plus de trente ans et aussi longtemps  maire de Barentin. Grâce à lui et à son successeur, cette ville de 12000 habitants a donné l'hospitalité à 320 statues. Hospitalité et hôpital, même racine : toutes sont bien soignées, qu'il s'agisse de Flaubert ou de Saint-Georges terrassant le dragon. Eh bien, malgré l'identification de Barentin à ses statues, l'une d'elle a été dégradée cet été : celle du Chef africain, recouverte d'inscriptions racistes. Si l'extrême droite s'y met à son tour...  

Il faut isoler les statues dans des endroits sûrs avant qu'il ne soit trop tard. 

Et quel meilleur endroit pour ce confinement que la Haute-Marne, à l'ombre de Colombey ? 

La Haute-Marne est un département pionnier de la métallurgie : riche en minerai de fer, en bois et en eau. Une route du fer y  reconstitue l'épopée des usines qui proposaient sur catalogues des modèles réalisables en fonte de fer et qui coûtaient beaucoup moins cher que des bronzes. Les églises comme les municipalités y trouvaient leur compte. 

Travailler dans une usine haut-marnaise, ce n'était pas le paradis, même si un mouleur, sous la Troisième République, pouvait prétendre à un salaire quatre fois supérieur à celui  d'un instituteur. Mais le magasin où étaient conservés les modèles de chaque entreprise s'appelait un... Paradis. 

Deux sont visitables aujourd'hui - enfin dans quelque temps. Celui de Donmartin-le-Franc aménagé par Elisabeth Robert-Dehault et celui de Sommevoire animé par les Compagnons de Saint-Pierre, présidés par Joël Hauer : ces Compagnons, un mot très prisé en Haute-Marne, ont sauvé le patrimoine de la fonderie Durenne. 

Le  Paradis de Sommevoire est le plus poétique

Imaginez un savant désordre de modèles en plâtre qui témoignent de la demande de la France  républicaine comme de la France cléricale. Y règne. Beaucoup sont passablement abîmés mais comme ils sont présentés comme enlacés dans la pénombre. La Vierge ouvre les bras à Marianne, les saintes s'emmêlent aux naïades dans une union civile que l'Eglise elle-même reconnaîtrait malgré les luttes laïques d'autrefois - le pape François murmure que l'union civique est possible pour les homosexuels : au Paradis de Sommevoire, elle l'est déjà pour les statues.  

Regardez les photos d'Historia de novembre et rêvez d'une France réconciliée. La journaliste, Joëlle Chevé, parle d'"une  mystérieuse et fascinante harmonie née sans doute de la réduction de  tous ces modèles à leur insignifiance au regard de l'éternité". Le Paradis  des statues inspire. 

Le site des Fonds de modèle Antoine Durenne à Sommevoire

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