-Benjamin Stora, peut s'attendre à être présenté, une fois de plus, par certains comme un historien officiel. On ne peut pas d'un côté se plaindre que les politiques ne fassent pas assez appel aux sciences humaines et dénigrer les moments d'exception où elles sont sollicitées et, peut-être, entendues.

Benjamin Stora remet à Emmanuel Macron un rapport sur "les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie" au Palais de l’Elysée le 20 janvier 2021
Benjamin Stora remet à Emmanuel Macron un rapport sur "les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie" au Palais de l’Elysée le 20 janvier 2021 © AFP / CHRISTIAN HARTMANN

-Benjamin Stora, une fois remis son rapport sur les mémoires croisées de la France et de l'Algérie, peut s'attendre à être présenté, une fois de plus, par certains comme un historien officiel.

-Ce à quoi il répondra, une fois de plus : "Si des présidents aussi différents que Chirac, Hollande, Macron, ont fait appel à moi, qu'y puis-je. Je ne refuse pas de transmettre une longue expérience, travaillant sur ce sujet depuis bientôt un demi-siècle sous toutes les formes - la thèse, les livres de recherche, l'autobiographie, les expositions de la Cité de l'immigration, les documentaires télé."

On ne peut pas d'un côté se plaindre que les politiques ne fassent pas assez appel aux sciences humaines et dénigrer les moments d'exception où elles sont sollicitées et, peut-être, entendues.

-Le rapport d'aujourd'hui répond à une demande politique. Toute l'œuvre de Stora répond à une forte demande sociale.

En janvier 1961, 75 pour cent des Français de métropole disaient oui à un premier référendum sur l'autodétermination des "populations algériennes". Ils souhaitaient se débarrasser du cauchemar de la guerre d'Algérie. Cinquante ans plus tard, l'oubli a recouvert certains pans de la mémoire - qui parle encore des attentats de l'OAS ? - mais 6,7 millions de personnes - des familles de pieds noirs, de harkis, de soldats français, d'immigrés algériens, restent concernées au premier chef par une guerre qui dura six ans - si on ne la fait pas remonter à la conquête de 1830.

Je vais vous raconter un souvenir proche. A l'automne 2019, au festival de Saint-Dié-des-Vosges, je devais interroger Benjamin Stora. Dans la cathédrale ! La nef était archipleine - signe de la vigueur de la demande. Les circonstances avaient fait prendre à Stora une heure de retard. J'ai tendu le micro et demandé aux participants ce qu'ils attendaient de la rencontre. Leurs familles avaient appartenu aux camps les plus différents et ils allèrent de suite au plus intime. Un sexagénaire raconta comment son père, gendarme, importait à la maison les violences qu'il pratiquait dans les locaux des forces de l'ordre. Puis il s'interrompit. Et ajouta : mon père s'est suicidé. Enfin il sortit. Il avait dit devant une foule d'un jour ce qui lui serrait le cœur depuis toujours. Nous aurions pu prolonger longtemps cet échange sans pareil mais dès que Stora parut, tous exigèrent de l'écouter immédiatement tant ils avaient confiance en lui. Tous dans la nef, quel que fût leur bord.

-C'est que Stora, faisant l'histoire de l'Algérie, regarde de tous les côtés.

Il a fait sa thèse sur Messali Hadj, le pionnier de la lutte pour l'indépendance, dont la mémoire a été scellée par le FLN. Il a étudié le massacre d'un village de messalistes, Melouza, commis en 1957 par une unité de l'Armée de libération nationale. Il a raconté comment, cette année-là, Mitterrand ministre de la Justice envoya des "terroristes" à la guillotine. Et on pourrait multiplier les exemples.

Là est la difficulté pour lui : la mémoire et segmentée, portée par des cercles, des réseaux qui inclinent chacun à constituer des clientèles qui entretiennent des représentations, des revendications qui n'ont que faire des autres. Malheur à qui cherche à extraire la vérité dans tous les sens.

-Parmi ces réseaux, celui que Stora qualifie de parti de l'anti-repentance.

Lequel a des ramifications bien au-delà de l'extrême droite. Le Premier ministre lui-même, il y a peu, en a repris le vocabulaire.

Je voudrais citer d'abord un numéro spécial du "Figaro histoire" consacré aux belles heures de l'Algérie coloniale. Jean Sévillia y reproche lourdement à Stora son engagement de jeunesse à l'extrême gauche, dans une organisation trotskyste qui, il est vrai, n'était pas des plus avenantes, l'OCI. Stora serait donc disqualifié parce que "nourri- je cite- au lait de l'anticolonialisme et du tiers-mondisme".

Autre numéro spécial, "Valeurs actuelles", octobre 2019. Stora entretiendrait "un rapport distancé avec l'identité française". Nous y voilà.

Stora appartient à une famille juive très modeste de Constantine à qui la nationalité française avait été retirée par le régime de Vichy. Néanmoins elle se voulait farouchement française. Le petit Benjamin accompagnait sa mère au marché quand Cheikh Raymond, le chanteur de Maalouf, le beau-père d'Enrico Macias, y a été assassiné ; "Ils ont tué Cheikh Raymond, Dieu lui-même le pleure". Quelques mois plus tard, il fallut partir et se retrouver, déclassés, en banlieue parisienne avec des remarques à la cantine : "Eh Stora le juif, ne garde pas le sel pour toi". A suivi une adolescence de rupture. L'hiver de l'arrivée, 62, avait été particulièrement glacial. La froideur des Français satisfaits d'eux-mêmes n'a pas désarmé depuis. On comprend qu'elle ait pu vous amener à l'extrême gauche. 

Mais d'avoir été militant, cela peut aider à comprendre les militants de tous bords de cette époque d'affrontements dont on retrouve la violence aujourd'hui.

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