Je n'ai pas à donner de leçons à mes collègues plus jeunes; tout de même, je dirais ceci : "Puisque tout le monde veut défendre la liberté de l'enseignant, eh bien, reprenez-la parce qu'elle vous a été enlevée."

Le lycée Eugène Hénaff de Bagnolet en Seine Saint-Denis
Le lycée Eugène Hénaff de Bagnolet en Seine Saint-Denis © Radio France / Alexis Morel

-L'assassinat de Samuel Paty a particulièrement frappé les professeurs d'histoire, les actuels mais aussi les anciens comme vous chez qui il a réveillé des souvenirs du temps où vous enseigniez au lycée Paul Eluard de Saint-Denis.

C'est le métier que j'ai le plus aimé dans ma vie. Je voudrais cependant prévenir les personnes qui brandissent des pancartes "Je suis prof" comme elles brandissaient des pancartes "Je suis Charlie" : attention à ne pas être présomptueux. Fréderic Beigbeder a coutume de dire : c'est plus difficile d'être humoriste à la radio à 8 heures du matin que chroniqueur littéraire à 18heures. Eh bien, c'est autrement harassant d'être professeur à 8 heures ! Et ne parlons pas des cours devant trente gaillards de Seconde technique qui n'en ont rien à faire le vendredi en fin d'après-midi dans un lycée polyvalent de Seine-Saint-Denis. L'enseignement à l'époque lointaine que j'ai connue pouvait être déjà un sport de combat.

-Vous souvenez-vous d'un moment difficile ?

C'était un jour de familiarité qui paraissait tranquille. Quatre filles sont plantées là devant moi et les yeux dans les yeux, me demandent : "M'sieur, vous êtes homosexuel ?" Elles auraient pu aussi bien questionner : "M'sieur, vous êtes juif ? "Ou bien: "M'sieur, vous croyez en Dieu ?". J'allais quitter le lycée peu de semaines après, j'ai laissé filer la vérité. Ce n'était pas la bonne solution. J'avais pourtant compris qu’il ne fallait pas se laisser étiqueter si on voulait permettre aux élèves d'apprendre à penser contre eux-mêmes. Quand vous-même vous dites : mon petit conseil d'administration intérieur est divisé entre tendances contradictoires, vous ouvrez déjà la possibilité d'un débat.

A Saint-Denis à l'époque affluaient d'un côté, des enfants de familles de gauche chassées du Chili par le coup d'état de Pinochet et, de l'autre, des boat people réfugiés en France après les victoires communistes en ex-Indochine. Mes sympathies étaient partagées entre les uns et les autres : ce fut un bonheur inoubliable de faire parler en classe les uns avec les autres.

Je conçois bien que la situation présente n'est pas comparable et que le fanatisme religieux est plus difficile à surmonter que les appartenances politiques. Tout de même le débat doit demeurer l'horizon.

-Depuis vendredi soir, on entend sans cesse la liberté de l'enseignant proclamée comme un leitmotiv.

A l'évidence, elle a considérablement diminué, avant même que l'islamisme n'apparaisse dans les établissements. Les programmes qui, par ailleurs, ne cessent de changer d'axes sont devenus beaucoup plus impératifs. Le professeur qui ose seulement en intervertir les chapitres risque d'être interpellé par les élèves : "M’sieur, est-ce que vous avez le droit de faire ça ?". Et par les parent, à peine plus poliment : "Monsieur, vous êtes en retard". Les cahiers de texte électroniques deviennent des instruments d'évaluation tandis que chacun peut faire des tests comparatifs grâce aux sites comme « Les bons profs» qui dispensent des cours-modèle, de l'académisme le plus affirmé.

Je n'ai pas à donner de leçons à mes collègues plus jeunes; tout de même, je dirais ceci : "Puisque tout le monde veut défendre la liberté de l'enseignant, eh bien, reprenez-la parce qu'elle vous a été enlevée."

-Comment faisiez-vous avec l'instruction civique ?

Au risque de choquer encore un certain nombre d'auditeurs - mais les collègues seront nombreux à me comprendre, je n'en faisais rien.

L'instruction morale et civique, comme on dit maintenant, c'est un donné fixé par le pouvoir politique du moment qui attend des enseignants qu'ils en soient les simples répétiteurs. Les historiens et les géographes sont des professeurs qui forment à une discipline qui traite du mouvant, de ce que l'écoulement du temps et le travail des hommes transforme. La liberté de la presse, pour prendre cet exemple, ce n'est pas un commandement, elle n'est pas née comme cela, d'un claquement de doigts.

Alors quand j'entends dire que l'instruction morale et civique pourrait faire l'objet d'un examen, je me dis que les adolescents s'en joueront, apprenant tout par cœur ou, pire, dissimulant ce qu'ils pensent réellement. C'est avec des idées comme celle-ci que l'Education nationale, énorme pourvoyeuse de normes, devient contre-productive.

Songez qu'il y a d'autres urgences. Exemple. La datation de la Terre fait maintenant controverse avec les fondamentalistes, qui ne sont pas nécessairement musulmans. De plus en plus d'élèves sont de nouveau enfermés dans une chronologie sacrée encadrée par leurs Ecritures saintes... Au XVIIIème, Buffon n'osait pas dire qu'il fallait chercher l'origine de la Terre il y a des millions d'années ! La prochaine autocensure est-elle à chercher de ce côté-là ?

C'est le métier que j'ai le plus aimé dans ma vie. Je voudrais cependant prévenir les personnes qui brandissent des pancartes "Je suis prof" comme elles brandissaient des pancartes "Je suis Charlie" : attention à ne pas être présomptueux. Frédéric Beigbeder a coutume de dire : c'est plus difficile d'être humoriste à la radio à 8 heures du matin que chroniqueur littéraire à 18heures. Eh bien, c'est autrement harassant d'être professeur à 8 heures ! Et ne parlons pas des cours devant trente gaillards de Seconde technique qui n'en ont rien à faire le vendredi en fin d'après-midi dans un lycée polyvalent de Seine-Saint-Denis. L'enseignement à l'époque lointaine que j'ai connue pouvait être déjà un sport de combat.

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