La hiérarchie des états de vie était très claire pour Saint Pierre Damien. En haut, les moines. Un peu moins haut, les prêtres et bien plus bas, les simples laïcs à qui était confiée la reproduction matérielle de l'humanité.

Evocation contemporaine de l'évêque Pierre Damien par Philippe Bigioli
Evocation contemporaine de l'évêque Pierre Damien par Philippe Bigioli © Getty / DEA / ICAS94

-Sur la question des abus sexuels dans l'Eglise, se tient une assemblée extraordinaire des évêques de France tandis que l'Obs fait le point sur les travaux de la commission Sauvé : peut-être 10 000 cas recensés par elle et 3 000 membres du clergé concernés depuis les années 1950. Et voilà que paraît la traduction en français d'un texte d'un docteur de l'Eglise qui, en 1050 (!) dénonçait les agissements de nombreux prêtres au pape de l'époque. 

Saint Pierre Damien retrouve ainsi une célébrité. D'autant qu'hier 21 février, c'était sa fête. Un dicton enseigne qu'à la Saint Pierre Damien l'hiver reprend ou s'éteint.

Le personnage était haut en couleurs. Un abbé Tempête. Il avait choisi de rejoindre un ordre très strict, les camaldules, qui portaient robe blanche et barbe pleine mais il était sans cesse tiré hors de son ermitage, en Ombrie, par des causes urgentes qu'il défendait avec exubérance. Pierre Damien préparait la réforme qu'on appellera "grégorienne" car elle s'accomplira, au lendemain de sa mort, sous le règne de Grégoire VII.

L'un des buts en était la réforme des meurs du clergé. Ce dernier avait en effet été gagné par le nicolaïsme qui justifiait concubinage et mariage des prêtres et par la simonie- puisque les fils d'archevêques, ça existait et les fils de curés davantage encore, ils réclamaient l'héritage des postes. Pierre Damien ajoute à la panoplie des forces mauvaises la sodomie- là, pas besoin d'expliquer, c'est lui qui aurait inventé le mot. Le texte enfiévré de colère qu'il adresse au pape en 1051 est titré Le Livre de Gomorrhe car si la vigne est plantée de travers à Sodome, il faut s'attendre à récolter des raisins amers à Gomorrhe.

-Saint Pierre Damien mettait plus haut que tout la chasteté. 

Sa hiérarchie des états de vie était très claire. En haut, les moines. Un peu moins haut, les prêtres et bien plus bas, les simples laïcs à qui était confiée la reproduction matérielle de l'humanité mais qui devaient savoir que le corps qu'ils étreignaient au lit n'était qu'un cadavre en puissance. Alors quand le corps en question était celui d'une personne du même sexe, pire : d'un clerc du même sexe ! Arrière Satan ! 

Pierre Damien ne sait quelle suite de châtiments il faudrait inventer pour punir pareil péché. De plus, nous sommes à une époque où le rôle du prêtre s'identifie de plus en plus à sa figure sacramentelle. S'il est celui qui, à l'autel, transforme le pain et le vin en corps et sang du Christ, que se passe-t-il quand ses mains sont impures ? La question taraude notre auteur : le crime du prêtre ne va-t-il pas faire le malheur des fidèles ?

-On devine les rapprochements que va sans doute faire l'éditeur du Livre de Gomorrhe avec l'époque présente. Par exemple, les prêtres qui préfèrent le même sexe et qui se confessent entre eux pour ne pas éventer le secret, ça ressemble furieusement à Sodoma, le Vatican selon Fréderic Martel, le best-seller de 2019.

Mais distinguons éditeur et éditeur Ici, il y a Jean-François Cottier, éminent traducteur du latin qui a établi le texte et rédigé des commentaires retenus. Et il y a l'éditeur commercial, le Cerf . 

L'éditeur –commercial- s'en donne à cœur joie dans la quatrième de couverture dont il a seul la responsabilité.

A la lire, le Livre de Gomorrhe serait conduit à la manière d'un breaking news contemporain. Il y aurait donc là des révélations sur notre époque ? 

Mais Pierre Damien n'exprime-t-il pas aussi des fantasmes personnels ?

Il  faudra s'interroger un jour sur la construction des récits de turpitudes sexuelles tels que nous aimons les entendre aujourd'hui comme hier.

Les intentions de Pierre Damien  n'étaient pas celles d'un lanceur d'alerte, comme il est dit encore sur la quatrième de couverture du Livre de Gomorrhe. Le mot n'a aucun sens pour l'époque. Les intentions de Pierre Damien étaient simples : refuser toutes les œuvres de chair et installer le prêtre dans un splendide isolement. On sait le résultat. La haine du corps n'inspire jamais de bonnes conduites.

On pourrait maintenant suggérer au Cerf de rééditer le Traité de la flagellation de Pierre Damien. Il y recommande quand on a commis une erreur d'appréciation de se donner la discipline le plus longtemps possible et sans compter les coups.

Ouvrage : Pierre Damien Le livre de Gomorrhe Editions du Cerf

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