En 1610 le roi Henri IV a été assassiné. Le jeune Louis XIII va lui succéder. Mais pendant les préparatifs de l'enterrement à Saint-Denis, Henri IV règne encore et il ne peut y avoir deux rois en même temps. Mais si Henri IV règne encore, c'est... en effigie.

Buste funéraire d'Henri IV attribué à Michel Bourdin vers 1610
Buste funéraire d'Henri IV attribué à Michel Bourdin vers 1610 © Getty / Raphael GAILLARDE

-La continuité de l'Etat se vit par les images. Nous avons eu celles de la Maison Blanche. Quelles sont celles que nous a léguées la monarchie française ? Comment la transmission s'organisait-elle après la mort du roi ?

Je vais prendre le cas des obsèques du bon roi Henri IV, en 1610. Il a été assassiné. Le jeune Louis XIII va lui succéder. Ce n'est pas parce qu'il a neuf ans à peine qu'il est tenu à l'écart : en effet, pendant les préparatifs de l'enterrement à Saint-Denis, Henri IV règne encore et il ne peut y avoir deux rois en même temps. Mais si Henri IV règne encore, c'est... en effigie.

Depuis le XIVème siècle, une tradition s'est établie en Angleterre, reprise en France : une image est faite du visage du défunt qu'on coiffe de la couronne et à laquelle on ajoute des mains qui vont tenir le sceptre et le globe. Cette effigie est entourée du plus grand respect et même servie à table avec force courbettes. Faite de main d'homme - en 1547, à la mort de François Ier par Clouet, elle incarne un pouvoir divin. C'est, à sa manière, une image du Christ. Pendant ce temps, le corps humain du roi, son cadavre faut-il dire maintenant, est enfermé dans sa bière, nu, sans les insignes de la souveraineté.

Puis le cortège va se mettre en marche vers la nécropole de Saint-Denis. Avec l'effigie posée sur le cercueil. Quand le cercueil glissera dans la tombe, la bannière de France s'inclinera mais à peine un instant. Elle, elle ne meurt jamais. Et retentiront les acclamations cérémonielles, tournées vers le jeune Louis XIII : "Le roi est mort, vive le roi".

-Ainsi s'incarne la théorie des deux corps du roi.

Le grand historien Kantorowicz lui a consacré après la guerre un livre-culte. Pour son compte propre et comme il était du genre à préférer les garçons, il disait que c'était autrement difficile d'être Apollon que le Christ mais il avait une connaissance très précise des liturgies catholiques. Jusque-là, on n'avait guère prête attention au cérémonial de l'effigie ; il en a fait le centre d'une réflexion sur le mystère de l'état dont il faut qu'il survive au monarque. Tel le phénix qui incarne à lui seul toute une race et qui, une fois mort dans les flammes, ressuscite de ses cendres.

-La monarchie des Tudor a mis au point le cérémonial. En 1649, le roi Stuart Charles Ier, renversé par une révolution, en marque la fin. Il est décapité en 1649.

Selon Kantorowicz, il a nécessairement pensé en montant sur l'échafaud, au calvaire de Richard II dans la pièce de Shakespeare. Sauf que Shakespeare décrit une longue cérémonie douloureuse qui inverse, une à une, les splendeurs du couronnement : "De mes propres larmes, je lave l'onction sainte ; de mes mains j'enlève la couronne. Je ne suis plus roi que de mes chagrins. Je n'ai plus de nom et je ne sais plus de quel nom m'appeler." L'exécution de Charles Ier, elle, est brève. Il n'est resté au roi que la possibilité de se montrer digne l'instant fatidique. Sans davantage de considérations.

-Comme pour Louis XVI en 1793, nous sommes le 21 janvier.

La monarchie française, au XVIIIème, s'était laïcisée. Les cortèges funèbres de Louis XIV et de Louis XV n'avaient pu se dérouler dans la pompe de naguère : les souverains étaient devenus trop impopulaires.

Louis XVI n'avait exercé le pouvoir que contraint. Sans doute se sentait-il incarner encore un pouvoir transcendant et impersonnel mais il voulait surtout se montrer un bon père, séparé injustement des siens, un bon chrétien dont le salut tenait à la fermeté personnelle qu'il allait montrer.

Au fond, ce jour-là, c'étaient les Conventionnels qui croyaient le plus en la monarchie de droit divin. Ce 21 janvier, ils multiplièrent les précautions pour garder le contrôle de l'évènement. Le cortège militaire qui accompagna la voiture fermée de Louis XVI jusqu'à la place de la Révolution était interminable et la place noire de 20000 personnes en armes.

Un peu plus tard dans la journée, à la prison du Temple, Marie-Antoinette s'agenouilla devant son fils Louis XVII tandis que dans l'émigration, le comte de Provence, frère du roi, se proclama régent. Il sera Louis XVIII, le dernier roi à être enterré en France. Il commettra même l'exploit d'être conduit en cortège à Saint-Denis dans une atmosphère respectueuse, sans lazzi. La monarchie en France a mis très longtemps à perdre ses ressources propres. Si elle les a toutes perdues.

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