L’avortement longtemps n’avait pas fait question. Les Eglises ne s’en souciaient guère avant la fin du XIXème et les médecins souhaitaient seulement être protégés s’il leur arrivait de le pratiquer. Le sujet n’a surgi que dans les années 1960 et les Etats-Unis ont cru le régler en peu d'arrêts de la Cour Suprême.

Manifestation anti-avortement devant la Cour Suprême des Etats-Unis à Washington en 1991
Manifestation anti-avortement devant la Cour Suprême des Etats-Unis à Washington en 1991 © Getty / Mark Reinstein

-Les Français s’étonnent parfois de la durée et de l’intensité de la polémique sur l’avortement aux Etats-Unis : elle sera au centre de la nomination d'un nouveau juge- sans doute une nouvelle juge- à la Cour Suprême des Etats-Unis.

En France, la liberté de l’avortement est fondée sur une loi, portée par Simone Veil, qui posait des conditions à l’avortement mais des conditions aménageables. Aujourd’hui, on peut discuter assez paisiblement de la possibilité de l’allongement des délais de 12 à 14 semaines ou de l’aménagement de la clause de conscience des médecins.

L’avortement tient ici à une loi, comment dire… perfectible. Aux Etats-Unis, où il s’est imposé brusquement, il tient à un fil.

-Un fil tissé par la Cour suprême.

L’avortement longtemps n’avait pas fait question. Les Eglises ne s’en souciaient guère avant la fin du XIXème et les médecins souhaitaient seulement être protégés s’il leur arrivait de le pratiquer. Le sujet n’a surgi que dans les années 1960 et les Etats-Unis ont cru le régler en peu d'arrêts de la Cour Suprême.

Le premier en 1962. Sherry Fikbine, avait pris pendant sa grossesse de la thalidomide, un médicament anti-nauséeux qui provoquait des malformations congénitales chez les enfants. Son métier de présentatrice de télévision l'avait amenée à rendre publique sa décision d'avorter. Or son état, l'Arizona, n'autorisait l'intervention que pour sauver la mère. L'hôpital hésita. L'affaire entra dans un tourbillon médiatique. Sherry dut avorter en Suède. La Cour Suprême rendit en 1962 un arrêt qui lui était favorable.

Soudain, la politisation entourait une question qui s’était généralement réglée dans la discrétion.

-Quand, en 1973, la Cour prend le deuxième arrêt, décisif, c'est déjà dans une certaine fièvre.

Une jeune femme célibataire, Jane Roe, a formé un recours contre l'état du Texas qui prétendait lui interdire l'avortement. La Cour lui donne raison contre le procureur de Dallas, Wade. Y a-t-il un arrêt plus célèbre de la Cour Suprême que l' arrêt Roe vs Wade.

La majorité qui s'établit alors paraît claire - 7 contre 2. Sauf qu'à y bien regarder, l'équilibre n'est pas solidement établi.

Ecoutez l’argumentaire qui a prévalu. La Cour Suprême considérait depuis l’époque de la présidence Warren que la liberté de la vie privée était incorporable au XIVème amendement de la Constitution: elle relevait donc de la liberté individuelle telle que cet amendement la définit. Et maintenant la Cour va plus loin et ose avancer que la liberté d'avorter fait partie de la liberté individuelle. C'est comme cela que l'avortement vient à la portée du XIVème amendement. Pas simple !

Et l’opinion n’était pas nécessairement mûre pour entendre les féministes les plus radicales qui réclamaient un droit inconditionnel. Le neuf, en histoire, résulte généralement d’une négociation entre l’ancien et l’actuel.

Depuis, les républicains ont scellé sur le sujet une alliance très profitable avec les courants religieux fondamentalistes. Les démocrates se retrouvent pris dans un piège. D'autant qu'il ne faut pas ignorer l'évolution de l'opinion des Noirs, leurs soutiens traditionnels: des militants radicalisés affirment qu'il ne faut pas laisser des médecins blancs provoquer le dépeuplement noir.

40 % des Américains sont aujourd’hui opposés à l’avortement. Un chiffre inconcevable en France. Et le nombre des avortements baisse tant les entraves posées deviennent nombreuses.

-Depuis une vingtaine d'années, près de 1200 textes restrictifs ont été votés dans quarante états qui se retrouvent portés devant la Cour Suprême qui en est de plus en plus embarrassée.

Imaginez que l'Alabama, par exemple, exige que l'IVG soit précédée par une procédure en justice où le fœtus serait représenté par un avocat du genre humain...

On est dans l'embrouillamini le plus total. La Cour Suprême, sans avoir osé jamais dire si l'arrêt Roe vs Wade a été bien rendu, l'a reconfirmé à plusieurs reprises mais de moins en moins nettement, à des majorités de plus en plus faibles. 

Il y a aux Etats-Unis trois pouvoirs dont l’image ne tient plus qu’à un fil. On sait ce que Trump a fait de la présidence. Si le Sénat votait immédiatement pour sa candidate à la Cour – genre : une femme mère de sept enfants, catholique ardente- il sera très critiqué. Quant à la Cour Suprême, si elle devait à terme se déjuger sur un sujet aussi polarisant, elle perdrait à son tour beaucoup de sa crédibilité.

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