Pendant que Paris, assiégé, ne songeait pas encore à la Commune, un mouvement communaliste toucha nombre de villes. C'est ainsi que la Commune d'Alger pourra se targuer d'avoir précédé celle de Paris.

La mosquée El-Djedid, place du Gouvernement, à Alger vers la fin du XIXème siècle
La mosquée El-Djedid, place du Gouvernement, à Alger vers la fin du XIXème siècle © Getty / Universal History Archive

-Quand, mi-mars, commencera le cent cinquantième anniversaire de la Commune de Paris, nous allons pouvoir raconter les 72 jours de sa brève existence. Mais son importance historique s'inscrit dans une durée plus longue. Et il faut aussi parler de son inscription dans la géographie.

Un des livres les plus intéressants qui paraît actuellement, signé Quentin Deluermoz, est titré "Communes" mais au pluriel.

Pendant que Paris, assiégé, ne songeait pas encore à la Commune, un mouvement communaliste toucha nombre de villes. De petites républiques tentèrent de s'installer alors que la grande, proclamée le 4 septembre 1870, ne parvenait pas encore à s'imposer. A Lyon et à Marseille, pas un mois ne se passait sans qu'un coup de force populaire ne tentât de prendre la place des fragiles responsables nommés par le gouvernement de Défense nationale.

-C'est ainsi que la Commune d'Alger pourra se targuer d'avoir précédé celle de Paris : la première aura d'ailleurs un représentant auprès de la seconde, dans la capitale.

Alexandre Lambert, qui mourra fusillé par les Versaillais. Il avait été très proche de George Sand et déporté - on disait : transporté - en Algérie pour ses opinions républicaines. Il y animait un journal appelé "Le colon".

-Un colon républicain donc.

C'était une espèce commune.

L'Algérie est un pays à multiples vitesses. On y distingue les Français, les Européens - au total peut-être 150 000 personnes, les indigènes israélites ensuite, les indigènes musulmans enfin. La plus grande part de ses trois départements est sous administration militaire. Les officiers qui tiennent les "bureaux arabes" ont été invités par l'empereur à préparer l'égalité pour les indigènes. Napoléon III, passablement idéaliste, considérait que l'Algérie avait dévié de sa voie naturelle quand elle était devenue une colonie. La France avait la responsabilité d'y esquisser un nouveau royaume arabe. Pour l'empereur, les ambitions des colons devaient au contraire être endiguées : c'est pour cela que leur pouvoir ne devait pas dépasser le littoral. C'est dans cette zone qu'à la chute du Second Empire, commença le mouvement communaliste.

-Dès l'automne 1870, le conseil municipal d'Alger tire parti du désordre ambiant pour élargir ses pouvoirs. 

Les délégués envoyés par la République s'imposent très difficilement d'autant qu'il leur faut envoyer des troupes au secours de la métropole où la guerre continue. Le maire d'Alger autoproclamé, Vuillermoz, veut régler lui-même les intérêts supérieurs du pays. Il s'appuie sur une Garde nationale - on dit là-bas milice - composée d'abord d'européens. Depuis Bordeaux, Gambetta l'accuse en vain de "faire le dictateur". Après que Paris a dû capituler, la Commune d'Alger est proclamée le 8 février 1871.

-Comment cette Commune considère-t-elle les indigènes ?

Il en est, on l'a dit, de deux catégories.

La République naissante, dès octobre 1870, accorde la citoyenneté française aux indigènes israélites d'Algérie. C'est le fameux décret Crémieux. Il a l'inconvénient pour les juifs de les faire passer pour des colonisateurs. Il mécontente les indigènes musulmans qui s'estiment discriminés.

Or, à l'intérieur dans le "pays réel", une sévère crise alimentaire en 1867 a laissé des traces. Les musulmans constatent les départs de soldats pour l'autre côté de la Méditerranée, ils enregistrent les défaites qu'ils y connaissent. Un vent de la révolte se lève. L'insurrection commence en Kabylie. Les marchés bruissent de rumeurs. L'Aïd el Kébir est annoncé comme un jour de grande journée de protestation. La fête tombe le 1er mars 1871. Une vaste manifestation a lieu à Alger contre les postes des forces de l'ordre et plusieurs magasins juifs.

Eh bien, observe Quentin Deluermoz dans son livre, l'évènement paraît anecdotique à la Commune d'Alger. Les populations musulmanes restent invisibles pour les républicains des villes dont l'attention va en revanche être happée quelques jours plus tard par le soulèvement de la Commune de Paris.

Du côté de l'insurrection musulmane, on parle de djihad et on dit que le règne des Français s'achève. Du côté des insurgés européens d'Alger, on attend que la République fraternelle commence, mais sans les premiers.

Deux trajectoires parallèles ne se croisent pas.

Le malentendu n'est pas près de finir.

Ouvrage : Quentin Deluermoz Commune(s), 1870-1871. Une traversée des mondes au XIXe siècle Seuil

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