Qu'auraient voté les femmes communardes en 1871 ? Droit de vote ou pas, nombre d'entre elles décidèrent de se tailler une place de leur propre chef en insistant sur les droits sociaux qu'elles méritaient : à travail égal salaire égal, accès élargi des enfants à l'éducation, questions liées au couple...

"Une citoyenne préposée à la garde de la rue de Lille" - gravure commémorative de La Commune en 1871
"Une citoyenne préposée à la garde de la rue de Lille" - gravure commémorative de La Commune en 1871 © Getty / Print Collector

-Peu de jours après l'insurrection du 18 mars sont organisées, le 26, les élections à la Commune. Aujourd'hui, on parle beaucoup des communardes voire des communeuses. La soirée d'Arte consacrée ce soir à 1871 est organisée autour de l'une d'elles. Pourtant, le 26 mars, elles n'avaient pu être ni électrices ni bien sûr élues.

Plutôt que communardes, elles auraient eu plutôt tendance à se nommer citoyennes alors qu'elles ne faisaient pas partie des 475000 inscrits des listes électorales. Un bon tiers des Parisiens s'étaient absentés de la ville. 230000 votèrent - 190000 pour les différentes catégories de républicains sociaux qui donc incarnaient une vraie réalité populaire même s'ils n'étaient pas vraiment majoritaires.

Qu'auraient voté les femmes ? Droit de vote ou pas, nombre d'entre elles décidèrent de se tailler une place de leur propre chef en insistant sur les droits sociaux qu'elles méritaient : à travail égal salaire égal. L'accès élargi des enfants à l'éducation les préoccupa particulièrement. Elles entendaient aussi soulever des questions liées au couple : reconnaissance du divorce, défense - au moins dans la pratique- de l'union libre, interdiction de la prostitution de rue…

-La personnalité exceptionnelle de Louise Michel a longtemps recouvert de son ombre les parcours de ses camarades. Dans le film documentaire animé qu'il présente ce mardi soir sur Arte, Raphaël Meyssan met en avant une autre citoyenne, Victorine Brochon qui vécut elle aussi bien longtemps après 1871.

Ses Mémoires d'une morte vivante publiés en 1909 font la paire avec les Mémoires de Louise Michel.

On sait que celle-ci joua tous les rôles : ambulancière, institutrice, oratrice de club, journaliste, barricadière. Victorine avait un registre un peu plus limité mais elle fut, en plus, cantinière. Ayant tenu dès 1867 une épicerie-boulangerie coopérative, elle créa un "fourneau" pour les soldats de la Commune en compagnie de son premier mari qui levait un peu trop le coude mais bon... Avec le second, elle travailla plus tard à l'éducation libertaire à Lausanne, à Fiume, à Londres. Les femmes de la Commune ont de la ressource. Victorine Brochon avait évidemment pris sa part dans la lutte finale de la Semaine sanglante. Une autre Victorine, Gorget, disait aux religieuses qui desservaient le quartier des femmes de Nouméa où elle fut déportée : "Je ne suis pas ici pour avoir enfilé des perles ; je leur en ai foutu des coups de chassepot à ces crapules de versaillais."

-Cette participation aux combats et aux incendies des derniers jours de la Commune leur lassera une réputation de "pétroleuses" contre-nature.

"Nous ne dirons rien des femelles des communards par respect pour les vraies femmes à qui elles ne ressemblent que lorsqu'elles sont mortes." C'est avec cette phrase d'Alexandre Dumas fils que s'ouvre la première grande enquête archivistique sur les pétroleuses publiée par Edith Thomas en 1963 et rééditée aujourd'hui. Edith Thomas qui fut dans pendant I'occupation une cheville ouvrière de la résistance intellectuelle montre comment le combat armé s'inscrivait dans un ensemble d'activités, indissociables. Qu'on pense aux clubs qui se réunissaient dans les églises -les Libres Penseurs à Saint Germain l'Auxerrois, les Prolétaires à Saint-Ambroise, la Délivrance à la Trinité. Les femmes y dominaient souvent par la parole. Mais Lodoiska Kawecka, une polonaise, la prenait vêtue d'une veste de hussard en velours cramoisi avec deux revolvers glissés dans sa ceinture bleue. Nulle barrière ne la séparait du combat armé.

Pareillement il était des femmes qui ne voulaient pas céder à la surenchère. Edith Thomas insiste sur André Léo qui signait dans les journaux André sans "e". Aux yeux des bourgeois elle passait pour une révolutionnaire ; aux yeux des marxistes orthodoxes pour une anarchiste ; aux yeux des anarchistes, pour une réactionnaire car elle était pragmatique. Elle critiqua les procédures violentes comme la censure des journaux droitiers au motif, disait-elle, que la fin, hélas, est déjà compromise quand les moyens utilisés ne sont pas justes. Et, en même temps, elle maintint toujours que la Commune resterait, dans l'histoire, du côté de la justice.

Mortes, disait Victorine Brochon, nous sommes encore vivantes.

Ouvrage : Edith Thomas Les "pétroleuses" Folio - Gallimard

Le documentaire de Raphaël Meyssan "Les damnés de la Commune" sur Arte le 23/03 à 20H50 et en replay sur Arte TV

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