Au XIXe siècle, il arrivait que les ouvriers des ateliers puissent venir le lundi matin mais à deux heures de l'après-midi, direction : le marchand de soupes qui était aussi marchand de vins. Et là, on se tenait un bon moment, souvent jusqu'à ce que les articulations se grippent...

Une verrerie en France vers 1870
Une verrerie en France vers 1870 © Getty / Archive Photos

Un lundi chômé

Chaque semaine, on reprend la rengaine en se disant : "demain sera peut-être mieux" mais non, le lundi, c'est toujours un lundi méchant. La chanson de Gaël Faye vous a remis en mémoire la tolérance qu'au XIXe, les ouvriers des ateliers avaient réussi à imposer, au moins à Paris, le lundi chômé.

Il arrivait qu'ils puissent venir le lundi matin mais à deux heures de l'après-midi, direction : le marchand de soupes - qui était aussi marchand de vins. Et là, on se tenait un bon moment, souvent jusqu'à ce que les articulations se grippent et qu'en se levant difficilement, on se voie gondoler.

Attention, ce jour de chômage sauvage que n'avaient institué ni l'Eglise ni le gouvernement ni les patrons, était l'apanage des ouvriers qui se disaient sublimes et, pour les plus coriaces d'entre eux, sublimes des sublimes, sublissimes : ceux qui, étant irremplaçables à leur poste et pouvaient se permettre des privautés.

Leur apogée se situe à la fin du Second Empire. D'une part, les ateliers sont prospères; d'autre part, Napoléon III libéralise son régime, permet les premières organisations syndicales, tolère les réunions. Dans un livre qu'il publie au début de 1870, avant l'année terrible, Denis Poulot, un ancien des Arts et Métiers qui connaît de près les travailleurs manuels, explique combien il est devenu difficile de les commander

Il explique que les ouvriers ordinaires - qui boivent modérément, obéissent facilement et épargnent précisément- sont devenus minoritaires. Il y a deux tiers, voire davantage, de sublimes, excellents travailleurs certes mais, dit Poulot, paresseux, immoraux, discuteurs.

Leur quartier général, c'est le marchand de vins comme dans "L'Assommoir" de Zola

Zola a lu de près Poulot. Il le dit clairement : il n'a pas été gêné d'emprunter beaucoup à son livre.

Oui, le marchand de vins peut être une Machine à saouler (c'est le vrai nom d'un établissement) où les sublimes "se lavent la dalle" et "s'arrosent la tronche" - moi aussi, j'emprunte à Poulot. Mais, pour lui, la "Mine à poivre" est dangereuse pour une autre raison : c'est un Sénat. 

Un journal y est à disposition des sublimes qui le commentent. Généralement, le comptoir est occupé par quelques individus bien taillés à la voix caverneuse : ce sont les orateurs de ce parlement du peuple que personne n'ose gêner, ajoute Poulot, alors qu'ils déploient des théories absurdes sur la métamorphose nécessaire de la société.

Impossible de les faire taire. A cette époque, la demande d'ouvriers dépasse l'offre. Les patrons doivent dépêcher chez le marchand de vins un jeune homme bien mis qui demande poliment aux sublimes : "Pardon monsieur, mon atelier cherche un tourneur ou un ajusteur". Trois jours de travail par semaine et deux, trois patrons par mois, ça peut être le bon rythme pour ses interlocuteurs qui répondent ce qu'ils veulent. Il est vrai qu'ils s'appellent "Les Cotes en long" ou "La Flemme", "Le robinet de vidange", "François la Bouteille", "Tire Bouchons" ou "Le Verre à chopine" (qui n'est pas un dé à coudre).

Les sublimes seront, l'année qui suit, la base sociale de la Commune de Paris

La Commune, en 1871, ce sera le chant du cygne de ces ouvriers que Poulot décrit comme des partenaires d'atelier difficilement assimilables : assez bien formés pour être conscients d'appartenir à une aristocratie et assez bien informés pour demeurer récalcitrants au pouvoir des bourgeois. Après la répression de la Commune, le sublimisme et avec lui, la Saint Lundi, disparaîtra.

Poulot qui était au fond un brave homme, volontiers facétieux et ripailleur lui aussi, n'avait pas souhaité cette fin mais il en avait prévu une autre, inévitable : 

« Dans l'industrie, les machines feront tout ; les travailleurs qui conduiront ces machines après un court apprentissage, sachant qu'on peut les remplacer facilement, tiendront à garder leur place. Ils seront à leur poste tout gentils le lundi méchant. »

Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.