Décembre 1995, contre l'avis des médecins, François Mitterrand décide de s'envoler pour l'Egypte. Cependant le docteur Tarot l'approuve. Il sait qu'on n'en est plus à gagner du temps mais à goûter le temps qui reste. Une douzaine de proches s'envolent avec le président. Destination : l'hôtel Old Cataract à Assouan.

Signature de François Mitterrand sur le livre d'or de l'hôtel Old Cataract à Assouan en décembre 1995
Signature de François Mitterrand sur le livre d'or de l'hôtel Old Cataract à Assouan en décembre 1995 © Getty / Frederic Neema

-François Mitterrand avait pris l'habitude de passer Noël en Egypte. En décembre 1995, Ni le président Moubarak ni lui-même n'entendent déroger à la  règle bien qu'il ait quitté l'Elysée en mai. Il avait alors déclaré :" Ne croyez pas que j'ai un pied dans la tombe". 

En  fait, ses derniers mois au Château avaient été un calvaire. Son cancer  maintenant disséminé le faisait beaucoup souffrir. Je me souviens d'une  matinale de France Culture que nous avions organisée à l'Elysée. Les conseillers qui n'avaient plus grand-chose à faire nous avaient convoqué  à je ne sais combien de réunions préparatoires : il était pourtant  convenu que le président, dont l'état du lendemain était imprévisible la veille, ne serait pas de la partie. Et voilà que sur le coup de 8 heures et quelques, alors que nous nous tenions debout dans le hall, Mitterrand descend l'escalier. Il va rejoindre un sommet européen. Il s'avance à pas lents vers nous, suivi de son équipe rapprochée dans laquelle nous distinguons le docteur Tarot porteur de sa mallette d'urgences. J'ai le micro à la main mais, voyant sa pâleur, l'effort qu'il fait si évidemment contre lui-même, je n'ose aucune question. Je  me souviens seulement d'un propos de Georges Pompidou s'affalant de  douleur au même endroit, sur un canapé, et disant : "Je suis le président et je vais mourir". 

-Depuis que la maladie s'était déclarée, à l'automne qui avait suivi sa première élection, François Mitterrand s'était longuement frotté à l'idée de sa fin. 

Réussissant à la différer contre tous les pronostics. Il se tenait aux aguets. On a rarement vu homme qui ait autant fréquenté les hôpitaux pour accompagner ses amis. C'était de la fidélité, de la curiosité aussi. ll se serait rendu au chevet d'Alain Cuny pour entendre les cris de tragédie que le grand acteur poussait. 

Son rapport à la mort était fait de nombreuses couches sédimentées dont il espérait qu'elles rendent moins dure la chute. 

-Les  mois qui suivirent le départ se passèrent rue Frédéric Le Play où la République lui avait trouvé des bureaux prolongés par un appartement privé. 

C'est, à deux pas du Champ-de-Mars, une belle adresse dans un immeuble de pierre claire. Le 3 décembre, il demanda que la voiture qui transportait les reliques de Sainte-Thérèse de l'Enfant-Jésus de l'église voisine de Saint-Francois-Xavier jusqu'à Lisieux s’arrête devant la porte. Il imposa longuement ses mains sur la châsse. Dans sa vie politique, il avait toujours veillé à rassembler le plus de chances possibles. Dans le combat contre la mort, il jouait toutes les cartes.  

Les  témoignages de ses visiteurs permettent de reconstituer ses activités au jour le jour. Dans le cénotaphe de papier que les éditeurs ont  constitué après sa mort, un journaliste a même cru bon de déposer les mémoires de sa chienne Baltique, la décrivant lui léchant la main dans sa chambre. 

Le 15 décembre, Valery Giscard d'Estaing est venu : il avait fini par avoir de la considération pour Mitterrand. D'ailleurs quelqu'un qui avait réussi à le battre en méritait nécessairement. Un peu plus tard,  ce fut Jean-Luc Mélenchon. Les manifestations contre le plan Juppé  battaient alors leur plein ; les deux hommes les regardèrent passer derrière la fenêtre. "Pauvre Chirac", dit Mitterrand. 

-C'est contre l'avis des médecins qu'il décide de s'envoler pour l'Egypte. 

Cependant le docteur Tarot l'approuve. Mitterrand a toujours pris plaisir à voir son entourage se déchirer. 

Tarot sait qu'on n'en est plus à gagner du temps mais à goûter le temps qui reste. 

Une douzaine de proches s'envolent avec le président. le 24. 

Destination : l'hôtel Old Cataract à Assouan. 

Old Cataract parce que le haut rocher en face de l'hôtel a perdu ses eaux après la construction du premier barrage d'Assouan en 1902. Depuis, beaucoup d'hôtes illustres ont été reçus dans  l'établissement, Churchill notamment. 

On installe le président sur la terrasse de la suite présidentielle qu'il ne quittera que pour une promenade en felouque sur le fleuve. Il se tient dans un fauteuil en osier semblable à ceux qu'une habituée des lieux, Agatha Christie, décrit dans "Mort sur le Nil". 

Finalement François Mitterrand décidera de rentrer mourir en France. Le 8 janvier qui vient, cela fera vingt-cinq ans.

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