L'origine du mot contagion c'est contactus, toucher, attouchement. Le sens médical actuel est un faux-ami pour l’historien. Sa connotation contemporaine ôte au sens moral du mot la prédominance qu'il a eue pendant de longues périodes. La contagion ce ne sont pas nécessairement des agents infectieux qui se transmettent.

La peste à Florence sur un manuscrit vénitien du XVème siècle
La peste à Florence sur un manuscrit vénitien du XVème siècle © Getty / DEA PICTURE LIBRARY

-Le président de la République, ce soir, va parler de contagion au sens de transmission infectieuse de la Covid. En attendant, on peut songer aux autres usages du mot dans l'histoire.

Notre vieux camarade Alain Rey, dans son Dictionnaire historique Robert de la langue française, note que le sens médical du mot est seulement un sens spécial. L'origine du mot, c'est contactus - toucher, attouchement. Le sens médical actuel est un faux-ami pour l’historien : sa connotation contemporaine ôte au sens moral du mot la prédominance qu'il a eue pendant de longues périodes. En clair, la contagion, ce ne sont pas nécessairement des agents infectieux qui se transmettent. Il peut y avoir des contagions émotionnelles.

-Une équipe du Centre de recherches historiques vient de publier un ouvrage collectif où elle donne de nombreux exemples de ces contagions émotionnelles.

A la place de Béatrice Delaurenti et de Thomas Le Roux qui dirigent ce collectif, j'aurais pensé de suite au fou rire que nous craignons tous quand nous sommes ensemble dans un studio. Mais ils consacrent un chapitre au bâillement, moins facile à repérer à la radio.

Figurez-vous qu'Aristote en parle déjà comme d'un phénomène contagieux. Au IVème siècle avant notre ère ! Et il le compare à l'envie de pisser où de manger qui peuvent se communiquer de l'un à l'autre dans un groupe. Quand nous voyons quelqu'un bailler, notre imagination réactiverait les impressions qu'elle conserve de ses propres bâillements, impressions mêlées, pas désagréables, que nous voudrions retrouver. C'est le pouvoir de l'imagination qui expliquerait comment une personne peut être mise en mouvement par les émotions d'un autre. 

-Tous les phénomènes de mode peuvent être pareillement analysés comme des contagions.

En témoigne un chapitre du livre du Centre de recherches historiques. La valse, venue de l'espace germanique.

Dans « Les Souffrances du jeune Werther » de Goethe, 1774, l'amour de Werther pour Charlotte commence au bal par une valse somptueuse qui les entraîne l'un l'autre mais qui fait aussi frissonner de désir les autres participants du bal dont, diraient les médecins, les sympathies nerveuses sont exacerbées. Les mêmes médecins ne peuvent s'empêcher de parler de la contagion négativement. Ils dénoncent les suites très fâcheuses résultant du contact excitant et magnétique de la valse : vertiges, menstruations prématurées, syncopes, spasmes, fausses couches, crachements de sang, clitorimanie et autres jouissances mensongères - je cite les dictionnaires du début du XIXème. Il ne faut jamais laisser les médecins conduire toute notre vie.

-Et laisser l'Académie contrôler tout de notre langue ? Celle-ci est particulièrement sujette à contagion.

On reprochait aux médecins du Moyen Age de laisser leur latin se faire contaminer par l'arabe pour enrichir leur latin.

Nous-mêmes faisons sans cesse appel à l'anglo-américain et nos auditeurs parlent de contagion.

C'est chelou, en effet, comme on disait dans les cités, avant que le verlan ne soit relayé par l'arabe, dialectal cette fois, et maintenant les langues d'Afrique de l'Ouest qui se diffuseraient contagieusement par les réseaux sociaux et les hit musicaux - ce hit est de trop.

Faut-il laisser faire, laisser kouma - parler en pays mandingue,

Dans le langage technocratique qui nous envahit bien davantage, on oppose cercle vicieux et spirales vertueuses - on entendait sans cesse ces formules il y a quelque temps.

La contagion, ça peut être un cercle vicieux - l'anglais sans nécessité. Mais les langues d'Afrique, ça peut être un sacré moyen de se renouveler - et de s'enjailler - s'amuser en Côte D'Ivoire. C'est déjà dans le Robert.

-En tout cas, ce soir, le président va kouma - il va dire quelque chose d'important.

Ouvrage : Béatrice Delaurenti et Thomas Le Roux (dir.)  De la contagion Vendémiaire

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