1969. Cinq patrouilleurs rapides achetés par Tel-Aviv se trouvaient bloqués à Cherbourg, ne pouvant être livrés. Dans la nuit de Noël, ils s'évadent du port. On les retrouvera bientôt à Haïfa...

Arrivée des vedettes de Cherbourg à Haïfa le 1er janvier 1970
Arrivée des vedettes de Cherbourg à Haïfa le 1er janvier 1970 © Getty / Keystone-France

-Nous sommes en 1969. Le général de Gaulle qui n'avait pas pris le parti d'Israël dans la guerre des Six Jours avait décrété un embargo total sur  les armes françaises en direction de l'état hébreu. Son successeur Georges Pompidou n'ayant pas changé de position, cinq patrouilleurs rapides achetés par Tel-Aviv se trouvaient bloqués à Cherbourg, ne pouvant être livrés. Dans la nuit de Noël, ils s'évadent du port. On les  retrouvera bientôt à Haïfa. La France s'est-elle ridiculisée en laissant échapper ces petits chefs d'œuvre technologiques ? 

D'abord il faut dire qu'on ne sait pas très bien nommer ces cinq patrouilleurs. Vedettes ? Canonnières ? Leur fabricant, l'industriel cherbourgeois Félix Amiot, les a appelées les Combattantes. 

Israël dispose alors de missiles au système de guidage assez primitif dont ni  ses fantassins ni ses aviateurs ne veulent se servir. La marine de  l'état hébreu, jeune et intrépide, a proposé d'en équiper les vedettes de Félix Amiot. C'est dans ce dessein qu'elles ont été achetées. 

Observez ensuite que, lorsqu'elles partent discrètement, à 2 heures du matin, par gros temps, elles sont apparemment devenues de tranquilles... navires norvégiens d'exploration pétrolière. Si,  si... C'est ainsi qu'ils ont été déclarés à la douane. Evidemment, ils  n'ont été cédés à une société norvégienne créée pour l'occasion que peu  de jours auparavant. Et, alors qu'ils ont pris la mer, l'état hébreu les  a déjà rachetés ! Si bien qu'entre Cherbourg et Israël, redevenues vedettes, elles naviguent sans inscription sur la coque ni pavillon à l'arrière. Mais avec à bord des marins israéliens  qu'on a pour l'occasion fait passer par Paris avant de les envoyer à  Cherbourg avec recommandation de pas parler hébreu dans le train. 

Il a suffi pour cela à Tel-Aviv de convaincre un norvégien ami, un certain M. Siemm, qui a servi d'écran de fumée. 

Quant à Félix Amiot, il n'a rien su, bien sûr. La veille de Noël, il a déclaré à son secrétariat qu'il partait pour la Côte d'Azur et qu'il n'y serait pour personne. C'est un malin, Amiot. Pendant la guerre, il avait déjà  protégé de l'aryanisation la société des Parfums Chanel, propriété pour la plus grande part de ses amis les frères Wertheimer. Quand Gabrielle Chanel avait voulu mettre la main dessous avec l'assentiment de l'occupant, elle s'était heurtée à Amiot à qui les Wertheimer avaient transféré leurs actions. 

-Au lendemain de Noël, les Cherbourgeois trouvent le quai des vedettes vides. 

Oui mais le reste de la France n'apprend la supercherie qu'avec retard. Pourtant, il y a trois organes de presse à Cherbourg. La Manche libre, Ouest-France et La Presse de la Manche.  Mais Amiot est un vieux singe à qui on n'apprend pas à faire la  grimace. Vous avez vu qu'il est sur la Côte d'Azur. Il a fait savoir à  ses amis dirigeants des titres locaux qu'il entendait ne pas y être  dérangé. Il faut l'obstination de deux journalistes pour enfin troubler son repos. Ouest-France s'apprête à sortir l'information quand La Presse de la Manche la donne un peu avant. Mais deux jours ont passé et les vedettes sont déjà loin. 

-A Paris, fureur du ministre de la Défense ! 

C'est Michel Debré, qui a la réputation d'ère explosif. Il se serait écrié : "Qu'on retrouve ces bateaux, qu'on les bombarde". 

Le  président Pompidou qui passe ses vacances à Cajarc et le Premier ministre Chaban-Delmas qui est sur sa chère côte basque lui recommandent plus de modération. N'ajoutons pas du ridicule au ridicule. 

D'ailleurs nos amis britanniques ont laissé passer les bateaux à Gibraltar sans souffler mot et ils sont bientôt en vue d'Haïfa. 

Et puis l'opinion qui, pendant la guerre de 67 a craint que les Israéliens ne soient jetés à la mer, comprend mal l'embargo. 

-Une fois la tempête passée, les vendeurs d'armes trouveront qu'elle a laissé un paysage nettoyé. 

Dorénavant, les Israéliens vont se tourner vers les Etats-Unis et aussi s'équiper eux-mêmes. 

Et la France va proposer ses services à de nouveaux marchés. Toujours apte à repérer les opportunités, Amiot vendra à la Libye - où le colonel Kadhafi vient d'arriver au pouvoir, à l'Iran mais aussi à la Grèce. 

Le mois dernier, deux députés, Jacques Maire et Michèle Tabarot ont, dans un rapport, demandé un droit qui devrait être élémentaire  pour les parlementaires : l'accès, enfin, à une information sérieuse sur  les dossiers de ce qu'on appelle dans les milieux de l'armement... la "marque France "qui n'est pas sans tâches.

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