Signoret et Montand habitait place Dauphine à Paris. Une petite entrée attenante à un grand salon et un téléphone qui sonnait souvent et auquel il n'était pas question de ne pas répondre. Signoret se tenait au centre d'un réseau d'affinités électives qui l'informait de ce que si se passait d'important dans le monde.

Simone Signoret chez elle en 1979
Simone Signoret chez elle en 1979 © Getty / Micheline PELLETIER

Simone Signoret aurait cent ans aujourd'hui. Quand elle disparaît en 1985, le président Mitterrand cite spontanément "Casque d'or", le sommet de la première partie de son parcours. Mais ses quinze dernières années sont encore plus riches tant l'actrice a élargi son champ.

Au cinéma, "Le chat", "La veuve Couderc", "La vie devant soi"... A la télé : "Madame le juge". En librairie, des best-sellers. Signoret enregistrait succès sur succès. Son livre "La nostalgie n'est plus ce qu'elle était" tutoyait les tirages de Soljenitsyne. Elle intervenait de plus en plus en politique. Le lendemain de sa mort, le quotidien socialiste "Le Matin" barra sa "une" du titre "Simone notre camarade". Elle se considérait en tout cas comme une citoyenne. Chaque fois qu'elle était invitée dans les médias, elle avait quelqu'un ou quelque chose à défendre. Drucker lui proposait-il d'aller faire la roue dans son émission du dimanche. Elle en profitait pour mettre Platini devant ses responsabilités : "Pourquoi allez-vous jouer la coupe du monde de foot dans l'Argentine du dictateur Videla ?"

-Elle était plus populaire, plus aimée à l'époque de ses premiers grands films.

Sa silhouette s'alourdissant, ses rides se creusant, elle avait vieilli plus vite que son public et celui-ci la remerciait sans doute de lui montrer tranquillement le chemin du vieillissement consenti.

Et si pendant les tournages il lui arrivait de confirmer son ancienne réputation de "peau de vache", les personnages qu'elle interprétait étalent moins cyniques que la Diabolique de Clouzot, pour prendre cet exemple, reculé, de 1955. Elle était à l'évidence un monument, mais friable.

-Et ses livres ? Ils ont pris de plus en plus d'importance.

Elle avait été consacrée sur les écrans bien avant son compagnon Montand qui y jouait dorénavant les quinquagénaires toujours séducteurs. Il lui restait à le devancer dans la littérature où elle ne courait pas le risque qu'il ne la rattrape jamais.

Aux rares journalistes qui doutaient qu'elle ait tout écrit de ses ouvrages, elle faisait observer qu'ils n'avaient même pas pris la peine de tout lire : "Quand vous aurez lu, vous n'êtes pas obligé de revenir", leur disait-elle. Elle ne fut jamais commode, Signoret.

-Montand et elles recevaient dans un endroit de légende, la roulotte.

15, place Dauphine. Une petite entrée attenante à un grand salon. Et un téléphone qui sonnait souvent et auquel il n'était pas question de ne pas répondre. Signoret se tenait au centre d'un réseau d'affinités électives qui l'informait de ce que si se passait d'important dans le monde. 

Echaudée par une longue et cruelle expérience de compagne de route du Parti communiste, elle n'avait pas dit grand-chose pendant la guerre d'Algérie ni même pendant mai 68. Mais peu après, en août 68, l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie avait déclenché son indignation. A ce moment, Montand s'apprête à tourner "L'Aveu", le récit de la vie d'Artur London, militant internationaliste brisé par le stalinisme à Prague. Signoret ne détèlera jamais dans le combat anti totalitaire sans passer cependant du côté de la droite comme cela pourra arriver à Montand. Il y aura toujours, en tout domaine, un décalage entre elle et lui. Plus d'humilité, plus d'intelligence politique peut-être chez elle

Ceux qu'elle aime et soutient, on les nomme alors les dissidents. Une anecdote me vient qui va peut-être vous paraitre étrange à cet instant. On sait que Signoret aimait les plats roboratifs. Quand elle se voyait apporter en grande cérémonie une viande très "nouvelle cuisine" entourée de quelques haricots qui se comptaient sur les doigts d'une main, elle disait : "Tiens, des dissidents". Elle savait les dissidents sincères peu nombreux. 

Ils s'appelaient Jorge Semprun, Vladimir Boukovski, Vaclav Havel. C'est eux qui composèrent le générique de la dernière partie de sa vie qui fut un chef d'œuvre.

Contact