Janvier 1921 à Prague. Le rideau s'ouvre sur le bureau du président de la Régie des Usines Rossium, R.U.R . Partout, des cartes du monde figurant les lignes de chemins de fer et de cargos par lesquelles transitent les robots qui sont fabriqués ici. Le jeune auteur est Karel Capek.

Etude de Bedrich Feuerstein pour la pièce "Rossum universal robot" en 1920
Etude de Bedrich Feuerstein pour la pièce "Rossum universal robot" en 1920 © Getty / DEA PICTURE LIBRARY

-Si notre siècle doit être celui des robots, le mot apparait il y a cent ans très précisément, en janvier 1921, lors de la création d'une pièce appelée à obtenir un succès international.

Janvier 1921 en effet. Nous sommes à Prague. Le rideau s'ouvre sur le bureau du président de la Régie des Usines Rossium, R.U.R . Partout, des cartes du monde figurant les lignes de chemins de fer et de cargos par lesquelles transitent les robots qui sont fabriqués ici.

Domin, le président, est le fils d'un savant fou qui voulait dupliquer l'homme en en fabriquant un autre qui l'aurait imité en tous points jusque dans les organes apparemment inutiles comme les amygdales. Domin a simplifié la fabrication. Ses robots n'éprouvent pas d'émotion et ne font que des gestes contrôlés. Chacun d'entre eux travaille comme deux ouvriers et demi. Une affiche sur le mur à droite du bureau proclame en grandes lettres : "Vous voulez produire à moindre coût. Achetez des robots."

-C'est donc de cette pièce crée à Prague que nous vient le mot "robot" ?

Son jeune auteur Karel Capek appartient à la grande génération intellectuelle qui accompagne la naissance de la Tchécoslovaquie. Le pays a pu émerger grâce à la Grande Guerre qui a fait éclater l'empire austro-hongrois mais ses élites demeurent effrayées par la pression de la technique qui s'est manifestée pendant ces années terribles.

Capek pense d'abord appeler "labori" les nouveaux instruments automatisés qui vont nécessairement surgir. Imaginez, on aurait pu avoir des labori-mixeurs, des portraits-Labori. Son frère Josef propose de recourir au slave ancien. - esclave s'y dit "rob" - et au tchèque moderne - "robota", c'est corvée ; il suffit de mettre le mot au masculin : robot.

-Que la pièce soit écrite et rée à Prague n'est pas indifférent pour d'autres raisons.

Peu avant, en 1915, le romancier Gustav Meyrinck y avait retrouvé la vieille légende du Golem, issue du ghetto juif de la ville. Le rabbin Loëw y aurait façonné avec de l'argile une figure humaine de la taille d'un enfant, et lui aurait donné vie en inscrivant sur son front le mot "emethe" - vie en hébreu. Le Golem grandissant et devenant menaçant, il avait réussi à effacer le lettre "e" de son front, ne laissant que "meth", mort. Ouf, juste à temps.

-Les robots des usines Rossium deviennent eux aussi dangereux.

Par la faute d'une jeune fille trop belle Hélène, dont tous les dirigeants de la R.U.R tombent amoureux. Hélène qui se veut bonne et généreuse convainc l'un d'entre eux de donner aux robots une âme. Et comme une autre erreur avait été commise qui était de créer des robotes, sans autre justification que de répondre à la demande des humains, on va bientôt voir un double mouvement soulever le peuple des robots. La révolte d'abord. L'amour ensuite.

La révolte est conduite par le robot Radius qui sera joué quand la pièce sera donnée à Paris par Antonin Artaud, le « Grand Halluciné ». L'amour permettra aux robots de devenir féconds une fois qu'ils auront massacré les humains leurs exploiteurs.

-La pièce R.U.R créée en janvier 1921 connaît un grand succès.

Oui, avant d'être donnée ici, en 1924, à la Comédie des Champs Elysées, elle aura été mise en scène dans toutes les capitales d'Europe centrale, à New York et même à Moscou. Cette pièce anticapitaliste aurait pourtant pu passer aussi pour une critique de l'usine-état. Mais c'est d'abord une pièce d'esprit pacifiste. Domin, le patron des usines, dit bien ce qu'il aurait suffi de faire pour tenir à distance le danger des robots : délocaliser la production et faire sortir de chaque pays des robots de langues et de couleurs différentes qui se seraient fait la guerre les uns aux autres. C'est ainsi que le nazisme se représentera le monde et la Tchécoslovaquie en paiera le prix en 1938 : Capek mourra à Noël de cette année funeste, ayant assez vécu pour voir le démantèlement de son pays.

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