Daniel Cordier était resté un jeune homme facétieux. Pour sûr, ce jeune homme, échappé au catafalque recouvert de tricolore, va gambader cet après-midi aux Invalides, écoutant avec son meilleur sourire Emmanuel Macron. Après la guerre il s'était refusé à assister à toute cérémonie sauf celle de Jean Moulin au Panthéon.

Daniel Cordier et Jean Lebrun au Bouillon Racine en 1993
Daniel Cordier et Jean Lebrun au Bouillon Racine en 1993 © Radio France / Jean-François Dars

-Français libre de la première heure, avant-dernier Compagnon de la Libération, secrétaire de Jean Moulin devenu sur le tard un grand historien de la Résistance, marchand, collectionneur d'art et inlassable donateur, Daniel Cordier, mort à cent ans, fait cet après-midi  l'objet d'un hommage national aux Invalides que présidera Emmanuel Macron.

Et je ne peux m'empêcher de penser aux petits déjeuners joyeux sur la terrasse de sa villa de Juan-les-Pins. A lui qui aimait tant le soleil, il aura été épargné la sépulture au Mont-Valérien réservée à l'ultime Compagnon. Daniel Cordier aurait claqué des dents dans ce mausolée.

Après la guerre qu'il avait finie à 25 ans seulement, il s'était refusé à assister à toute cérémonie officielle, ne faisant exception qu'en 1964, pour monter la garde auprès de Moulin au Panthéon. Bien sûr, il avait apprécié en esthète le discours de Malraux mais, ajoutait-il, je n'avais d'yeux que pour le petit radiateur dissimulé derrière le pupitre qui lui réchauffait les pieds.

Cordier était resté un jeune homme facétieux. Pour sûr, ce jeune homme, échappé au catafalque recouvert de tricolore, va gambader cet après-midi aux Invalides, écoutant avec son meilleur sourire Emmanuel Macron. Il est juste, d'ailleurs, de dire que, de tous les présidents qu'il a connus, c'est peut-être celui qu'il a préféré.

-C'est qu'Emmanuel Macron est encore jeune et que Cordier n'appréciait rien tant que la jeunesse.

Je retrouve des notes prises il y a près de quinze ans au retour d'un séjour chez lui. Elles commencent par cette phrase à laquelle je n'avais pas pris garde à l'époque : "Regardez bien L'enlèvement des Sabines de Poussin, vous verrez un adolescent nouer ses sandales et vous souviendrez  de moi". Je me suis précipité, un peu tard, sur une reproduction de Poussin, j'ai cherché dans le catalogue des dessins du peintre... Nous avons même, Bruno, considéré ensemble le tableau. A gauche, Romulus qui a convoqué par traîtrise les Sabins. Au premier et au second plan, les Romains qui se saisissent de force de leurs épouses. Nul adolescent ! Peut-être au fond, au pied des bâtiments de Rome en construction ? Non plus. Je me suis fait l'effet d'être Bergotte, le personnage de Proust qui cherche le petit pan de mur jaune dissimulé par Vermeer.

Il me faudra éclaircir ce mystère. Quoiqu'il en soit, Cordier était resté cet adolescent d'autrefois prêt à nouer ses sandales. Parlant des Français libres, il disait qu'il avait voulu redonner vie - je cite - à tous ces garçons qui firent face avec leur naïveté, leur pureté et la ferme volonté de ne pas chercher à conserver la vie par tous les moyens.

-L'adolescent laçant ses sandales doit bien être dissimulé quelque part. Daniel Cordier a été un maître en dissimulation

Longtemps, il le fut en effet. Il avait d'ailleurs conservé une écriture illisible. A son époque, un jeune homosexuel devait dissimuler avant même d'aimer. Quand il gérait le travail quotidien de Jean Moulin, il devait se garder à droite et à gauche. Un moment après la Libération, il œuvra dans le service d'espionnage du colonel Passy: le SDECE a d'ailleurs pris la peine d'adresser un faire-part de décès au carnet du Figaro d'hier.

Néanmoins, la première fois qu'il avait vu Jean Moulin, en juillet 1942 et qu’il ne lui avait pas caché son passé de jeune gandin d'extrême-droite, il avait reçu une leçon décisive : il avait parlé franchement et Moulin, homme venu de la gauche, lui avait confié en échange les clés de sa vie. Beaucoup plus tard, après 1977, devenu son biographe, il avait serré d'au plus près les faits de l'époque, quitte à étriller les autres chefs de la Résistance. La recherche d'un maximum de vérité, c'est la maxime de l'historien qu'il était devenu.

Peu à peu, Daniel Cordier en avait fait un véritable style de vie. Riche de ses collections, recru d'honneurs, il ne craignait rien. Si, peut-être, les derniers chanceliers de l'Ordre de la Libération qu'il ne voulait pas blesser en publiant trop tôt le volume de ses Mémoires d'après 1945.

Il y dira toutes les blessures qu'il a infligées à ceux qui l'ont aimé. Mais si on l'aimait, c'est justement parce qu'il était toujours prêt à exposer crûment ses erreurs en même temps qu'il cachait ses exploits.

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