Les enfants passent chaque année 1338 heures chrono derrière un pupitre. Si, au bout de dix ou douze ans, cela ne fait pas de chacun d'eux un homo... sedens, un homme assis, destiné à prendre place ensuite, sagement, derrière un bureau, c'est à désespérer des vertus du dressage.

"En classe, le travail des petits" par Henri Jules Jean Geoffroy
"En classe, le travail des petits" par Henri Jules Jean Geoffroy © Getty / Photo Josse/Leemage

Nous aimons dater notre école de l'époque républicaine où elle formait un écosystème avec la paysannerie et ses villages. Voilà que paraît un livre qui, au contraire, rapproche l'enseignement primaire et  secondaire du secteur tertiaire, l'économie de bureau.

C'est un travail plein d'esprit de Pascal Dibie, l'ethnologie du bureau, une brève histoire de l'humanité assise, chez Métailié.

Dibie part d'un calcul simple. Les enfants passent chaque année 1338 heures chrono derrière un pupitre. Si, au bout de dix ou douze ans, cela ne fait pas de chacun d'eux un homo... sedens, un homme assis, destiné à prendre place ensuite, sagement, derrière un bureau, c'est à désespérer des vertus du dressage.

Souvenez-vous de Rimbaud: "Ils ont greffé leur ossature/ aux grands squelettes noirs de leurs chaises/ Leurs pieds aux barreaux rectilignes/ S'entrelacent tous les matins et les soirs/ Ne les faites pas lever, c'est le naufrage".

La République, affirme Dibie, l'a voulu. Ses recommandations indiquaient que la table et la chaise devaient être réunies très serrées afin que l'enfant ne pût modifier la distance entre lui et le pupitre. Le tout était maintenu au sol pour éviter les chahuts. On avait bien, dans un premier temps, prévu des pupitres individuels mais ils furent bien vite remplacés, pour des raisons  d'économie, par des pupitres doubles, au risque de répandre les maladies contagieuses. Mais la République n'avait-elle pas ses médecins qui soignaient aussi les scolioses dont l'école était la première génératrice.

- Plus tard, la République a tout de même lâché du lest ?

Dans les années soixante seulement selon Dibie. C'est à ce moment-là que la plume put être remplacée par le stylo-bille au risque, d'ailleurs, d'introduire des différenciations sociales. Je me souviens que je jalousais ceux qui avaient les moyens de disposer d’un stylo à quatre couleurs. Ensuite, ce fut le feutre. Puis les tables prirent leur autonomie. Quand j'ai commencé à enseigner dans les années 1970, il m'arrivait de proposer de les mettre en rond jusqu'à ce qu'un petit malin me dise: "Et pourquoi, pas, m'sieur, en flèche en direction de la sortie?"

-Les mesures qui vont être tentées cette rentrée, c'est le début de la fin de la fixité ?

Si on reprend le raisonnement de Pascal Dibie - la vie à l’école est une préparation à la vie de bureau, le changement est rendu nécessaire par la transformation de celle-ci. On connaît le discours de l’open desk qui n’est pas celui de l’open space – modernisez-vous ! On n’est plus tous ensemble au même moment, on ne se croise même pas. La tendance, c'est, je cite Dibie « Salut coco, c'est gentil d'être venu, cherche une place du côté du hamac et de la table de ping pong - ici, c'est fun office. Et tu pars quand tu veux. Nettoie seulement ton plan de travail - clean desk. »

Cette rentrée, on va expérimenter dans le cool ; ensuite on va benchmarker les solutions et on comparera les feedbacks.

A moins qu'on ne lise encore une fois Rimbaud: "Trouve des fleurs qui soient des chaises".

Tout de même, l’école fixe de naguère présentait l'avantage de fournir gratuitement l'encre au fond des petits vases disposés à cet effet dans les trous des pupitres. J’ai bien dit : gratuitement.

Ouvrage : Pascal Dibie Ethnologie du bureau. Brève histoire d’une humanité assise Editions Métailié

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