Le palais du Luxembourg est un lieu au charme incomparable : même le bruit des tambours qui accompagnent le président, second personnage de l’Etat, y sont comme étouffés. Chassez le rythme, et vous pourrez être dans la résistance et la ré-existence.

L'éléction du président du Sénat en 2008
L'éléction du président du Sénat en 2008 © Getty / Alexandre MARCHI

-Hier, renouvellement du tiers du Sénat. Ont été élus, par les élus – c’est le suffrage universel mais indirect – 172 parlementaires qui s’en iront rejoindre leurs sièges au Palais du Luxembourg… D’un pas de sénateur…

Bonjour, le cliché, cher Bruno. Il est vrai qu’il vient de loin. C’est La Fontaine qui, faisant référence aux sénateurs de la Rome antique, parlait de leur démarche lente et majestueuse.

Dans la réalité, c’est bien autre chose. Vous auriez accompagné dans votre Vendée la campagne de Bruno Retailleau ou dans la Somme celle du socialiste de 26 ans, Rémi Cardon, vous aurez bien du mal à suivre.

Et d’ailleurs, pourquoi la lenteur serait-elle un défaut ?

C’est le président de la République qui pense cela. Il appartient à la catégorie de ceux qui imaginent encore que production rime avec vitesse. Plus haut, plus vite, plus fort, c’était la devise d’un personnage... antique, Pierre de Coubertin. Qui n’est pas un champion olympique serait un escargot. D’un côté, l’athlète qui court sur la piste cendrée, de l’autre le mollusque qui bave dans le fossé. Emmanuel Macron a parlé, lui, d’amish pour disqualifier ceux qui ne couraient pas à son rythme. Hostiles aux techniques modernes, les amish, ce groupe religieux américain austère mais prospère, ont peut-être raison de penser que le numérique ne nous est pas extérieur : les techniques de l’accélération indéfinie peuvent pénétrer au plus profond de nos consciences.

Je citais La Fontaine. Souvenez-vous d’Esope qui, goguenard, disait : « Ah maintenant tu es si pressé que c’est en marchant que tu pisses. » Et il ajoutait : « Bientôt tu chieras en courant ? »

Toutes ces références savantes, hors celle concernant le président Macron - dont les petites phrases enrichissent sans cesse notre bouquet d’expressions imagées -proviennent d’un excellent livre de Laurent Vidal, « Les hommes lents » qui se flatte d’être passé inaperçu parce que paru juste avant le confinement.

-Donc c'est très bien qu’il y ait des sénateurs qui s’assoient pour discuter ce que les députés ont voté.

Clairement oui. D’ailleurs sans le Sénat, il n’y aurait pas de République ! Celle-ci était bien frêle quand on l’a proclamée il y a cent cinquante ans, en 1870. Elle n’a été acceptée vraiment que lorsqu’un nombre suffisant de conservateurs ont été rassurés par la présence d’un Sénat tranquille qui défendrait le seigle et la châtaigne.

Depuis, le palais du Luxembourg est un lieu au charme incomparable : même le bruit des tambours qui accompagnent le président, second personnage de l’Etat, y sont comme étouffés. Chassez le rythme, et vous pourrez être dans la résistance et la ré-existence.

Un exemple. Aujourd’hui, on se plaint de la durée trop brève du quinquennat qui ne cesse d’échauffer les esprits. Les Français ont voté à 70% pour cette loi funeste. Ils ont eu tort. On aurait suivi la voie parlementaire traditionnelle, elle aurait été retoquée par le Sénat et Emmanuel Macron serait encore là pour quatre ans et il pourrait réformer le pays.

-Evidemment, les sénateurs ne conçoivent que des mandats longs. Jusqu’il y a peu, le leur durait neuf ans.

Et c’était très bien.

Votre week-end, cher Bruno, vous auriez aimé le prolonger jusqu’au lundi. C’était possible au XIXème pour les meilleurs ouvriers des entreprises artisanales comme vous. Ils avaient tant de qualités professionnelles qu’on les appelait les Sublimes. Ils s’accordaient en conséquence la Saint Lundi.

Les sénateurs, ce sont nos Sublimes.

Je militerais même pour le rétablissement des sénateurs à vie. Il y en avait au début de la Troisième République. Hugo était sénateur à vie. Scheurer-Kestner qui réussit à faire éclater l’affaire Dreyfus itou.

Les électeurs italiens ont voté par référendum il y a huit jours la réduction du nombre de parlementaires au niveau qu’on connait en France. Mais ils ont maintenu l’existence de sénateurs à vie.

Dans la péninsule, Toscanini et Claudio Abbado ont été sénateurs à vie. Lors d’un grand concert pour l’anniversaire de l’unité italienne, le chef Ricardo Muti avait dédié son interprétation du Chœur des esclaves à la démocratie menacée par la télécratie et ce devant Berlusconi. La salle s’était levée et l’avait acclamé aux cris de « Muti sénateur à vie ».

Ressuscitons les sénateurs à vie.

Ouvrage : Laurent Vidal « Les Hommes lents. Résister à la modernité, XVe-XXe siècle »  Flammarion

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