Transportons-nous en 1907. L'affaire qui va nous intéresser a eu lieu l'année précédente. Nous sommes dans un monastère cistercien. A Bonnecombe. L'évêque de Rodez prêche. Dans l'assistance, remarquez le frère Jean-Marie. Un homme petit, rond mais bien discret. C'est l'abbé Delarue.

Bonnecombe dans l'Aubrac
Bonnecombe dans l'Aubrac © AFP / PAUL PALAU / ONLY FRANCE

-Beaucoup d'entre nous songent dans doute à changer d'identité, à s'évaporer. En tout cas, quand nous nous constituons en public, nous sommes friands de disparitions rocambolesques. Alain Denizet en conte une, oubliée mais qui grand bruit, celle de l'abbé Delarue en 1906, peu après la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Transportons-nous en 1907. L'affaire qui va nous intéresser a eu lieu l'année précédente. Nous sommes dans un monastère cistercien - à l'époque on disait volontiers : une Trappe, une sombre Trappe. A Bonnecombe. L'évêque de Rodez prêche. Au fait, comment se nomme l'évêque ?

-Mgr Dupont de Ligonnes....

Et dans l'assistance, remarquez le frère Jean-Marie. Un homme petit, rond mais bien discret. c'est l'abbé Delarue, il y a peu curé de Châtenay. Un village beauceron, Châtenay, où les choses allaient leur train entre les champs de blé et d'orge... Jusqu'à ce que le 23 juillet 1906, retour de balade, l'abbé Delarue - alias frère Jean-Marie -ne disparaisse. Il roulait à bicyclette, et hop, évaporé, non loin sans doute d'un étang auprès duquel on retrouva son chapeau, troué et taché de sang.

La première quinzaine d'août, les deux tiers des "unes" des journaux les plus populaires titrent sur l'abbé Delarue. On le présente comme un gars jovial prêt à lever le coude, assez entreprenant avec ça puisqu'il a réussi à créer une école catholique et à y faire nommer une bonne institutrice, Marie Frémont.

S'il a été victime d'une agression, qui a pu lui vouloir ? Des vagabonds des anticléricaux ?

-La presse populaire a vite fait de dire que le juge d'instruction saisi de la disparition n'est pas efficace. Le dimanche, il ne travaille pas, au mois de septembre il envisage de prendre des congés.

Alors les quotidiens mènent l'enquête. "Le Journal" embauche un mage hindou. Il paraît que "ces gens -là n'ont pas les mêmes prédispositions olfactives que nous". Le mage retrouve le vélo de l'abbé à quelques centaines de mètres du chapeau. C'est à se demander comment ont été menées les investigations. "Le Matin" dépêche sur place... une hyène. Oui, les hyènes sont capables de repérer des cadavres sous la terre. C'est à se demander qui est le plus sauvage. L'animal ou le journal ? Voilà les reporters qui suivent la hyène qui les mène jusqu'à la Chalouette, une rivière; ils sont déjà engagés à mi-cuisse dans la vase quand la hyène, désorientée par la nature beauceronne, déclare forfait.

Je vous passe dix détails que narre par le menu Alain Denizet dans l'ouvrage qu'il vient de consacrer à l'affaire. 

On finit par se dire du côté de l'évêché et de la famille qu'il ne reste qu'à chanter un Requiem dans l'église de Châtenay à la mémoire de l'abbé sans aucun doute décédé. Ce qui est fait le 24 septembre 1906.

-Et à l'heure du Requiem précisément, mais à Bruxelles, cette fois, un homme se présente et…

Et déclare qu'il est Delarue. Personne n'avait porté assez d'attention en cette période de vacances à la jeune institutrice, Marie Frémont. Enceinté du curé, elle avait fiché le camp avec lui pour rejoindre la Belgique.

Le couple va mettre du beurre dans ses épinards en vendant ses Mémoires feuilletonnées. A qui ? Au "Matin". Certes pas à "La Croix" qui déclare Delarue "traitre à Dieu, à son évêque, à sa famille, à son pauvre père que sa trahison courbe vers la mort".

-Mais comment l'aventure se continue-t-elle à la Trappe de Bonnecombe ?

Il y a toujours un imaginaire du monastère lieu d'asile qui court dans ce genre d'affaire de disparition. Voyez les rumeurs qui ont entouré Dupont de Ligonnes - pas l'évêque de Rodez, non, l'autre, l’illustration plus récente de la famille.

L'Eglise a fait le forcing pour récupérer le couple. L'enfant à peine né et Marie Frémont ont été recueillis par Théodore Botrel le chanteur catholique "J'aime Paimpol et sa falaise/ Son église et son grand Pardon/ J'aime surtout la Paimpolaise/ Qui m'attend au pays breton". Un brave gars de là-bas acceptera même de marier Marie.

Quant à Delarue, il passera de Bonnecombe à une autre abbaye, en Espagne dont il s'échappera par la fenêtre en 1911.

Et la fin ?

La Grande Guerre permettra en revanche à Delarue de ne plus se dissimuler et d'être décoré de la Croix de guerre sous son vrai nom.

Vous croyez que cela intéresserait les "enquêtes extraordinaires" de Netflix ?

En tout cas c'est un livre bien documenté et bien mené par un jeune historien, Alain Denizet paru dans une maison d'édition, ELLA, sise à Lèves, Eure et Loir (une commune dans le manoir de laquelle Soutine se faisait livrer des quartiers de viande pour les peindre). Cette histoire-là vous intéresserait-elle aussi ?

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