Du canal de Suez nous avons retenu, à son origine, le nom de Ferdinand de Lesseps mais il faut aussi rendre hommage à ceux qui ont imaginé et longtemps porté le projet, des Français d'ailleurs : les saint-simoniens.

Navires sur le canal de Suez entre Ismaïlia et Port Saïd dans les années 50
Navires sur le canal de Suez entre Ismaïlia et Port Saïd dans les années 50 © Getty / Larry Burrows

Une tempête de sable, un coup de vent, des erreurs humaines sans doute, voilà le canal de Suez bloqué et 10% des échanges mondiaux empêchés. Un siècle et demi après son inauguration, le canal demeure une artère vitale.

Nous avons retenu, à son origine, le nom de Ferdinand de Lesseps mais il faut aussi rendre hommage à ceux qui ont imaginé et longtemps porté le projet, des Français d'ailleurs : les saint-simoniens.

Ce sont les disciples du comte de Saint-Simon, un parent éloigné du duc-mémorialiste. Il distinguait le politique de la politique. La politique, c'est la gestion au jour le jour. Le politique, c’était pour lui la création d'un ordre des choses qui faciliterait la production dans chaque pays et l'échange entre les pays du monde. Les journaux que contrôleront les saint-simoniens se nomment de façon significative "Le Producteur" et "Le Globe".

Saint-Simon qui a fait de sa vie une expérimentation continuelle, passant du luxe à la misère, est mort en 1825 entouré de quelques lieutenants seulement mais en 1830, le groupe de ses disciples va atteindre le chiffre de 2000 peut-être - dont des femmes, ce qui surprend à l'époque et des polytechniciens, sur-représentés. Sur un tableau qui fixe la mort du maitre pour l’éternité, on voit d'ailleurs deux de ses disciples tenant le plan d'un de ces ouvrages d'art dont Saint-Simon attendait qu'il fluidifie la vie du monde. Le futur canal de Suez déjà ?

Deux ans après la révolution de juillet 1830, le groupe des saint-simoniens est la cible du gouvernement de Louis-Philippe et doit se disperser.

Groupe ? Comment dire mieux ? Petite Eglise, secte ? Les disciples disposent d'une maison située à Ménilmontant à l'emplacement de l'actuel square des saint-simoniens, très prisé des enfants du XXème arrondissement. Les Parisiens du XIXème siècle étaient très étonnés de la vie communautaire qui se menait là au vu et au su de tous.

En fait, il faudrait dire Famille à la tête de laquelle s'est installé un homme à la longue barbe et qui se dit inspiré : Barthélémy Prosper Enfantin qui aime qu'on l'appelle le Père, deux mots qu'il apprécie de voir écrits en lettres majuscules.

Le pouvoir l'enferme un moment à Sainte Pélagie. Dans une cellule voisine, est expédié Michel Chevalier qui a mis au point un texte fondateur sur la Méditerranée comme mer politique : jalonnée de golfes qui ouvrent sur de vastes zones de richesses qu'il faudra mettre en communication, elle est appelée, affirme Chevalier, à faire système.

La prison a séparé les saint-simoniens du monde mais ils entendent bien l'étonner dès qu'ils seront rendus à la vie civile.

A sa libération en 1833, les pas du Père Enfantin le portent vers l'Orient où plusieurs disciples ont préparé son arrivée. L'Orient, c'est pour lui la terre de toutes les promesses. Ses compagnons parcourent Istanbul s'inclinant profondément devant chaque femme qui passe car ils cherchent la Femme avec une majuscule qu'ils pourraient présenter au Père afin de fonder l'humanité nouvelle. Le sultan a vite fait de les expulser.

C'est au Caire que vont se retrouver les saint-simoniens chez Mehmet Ali le pacha d'Egypte qui a pris son indépendance. C'est à lui qu'Enfantin propose son idée de canal. Il le présente comme le lit nuptial où se marieraient, d'un côté les routes d'une Europe en quête de régénération et de l'autre, celles qui partent de l'Inde et de la Chine.

Mehmet Ali laisse dire. Il préférerait un barrage sur le Nil. Qu'à cela ne tienne. Les saint-simoniens échafaudent des plans dans ce sens. Quand Mehmet Ali imagine de jeter dans le Nil les pierres d'une des vieilles pyramides, Enfantin exulte : le passé viendrait ainsi au secours de l'avenir.

Puis Mehmet Ali se lasse. Enfantin rentre en France. C'est un tort pour un prophète d'émettre des prédictions qu'un trop proche avenir peut démentir.

Enfantin ne renoncera pas au rêve de Suez.

Il est devenu un beau vieillard à la barbe blanche. Il se consacre au crédit, au chemin de fer - c'est un des initiateurs du PLM. Toujours la même préoccupation : faciliter les échanges. En 1846, il crée une Société d'études du Canal de Suez. Un homme s'y glisse qu'Enfantin a connu en 1833 simple vice-consul de France en Egypte. Il s'appelle Ferdinand de Lesseps. Passé par la société d'études d'Enfantin, il devient directeur concessionnaire de la société de construction du canal qui en prend le relais. C'est lui qui impose le tracé, différent de celui préféré par Enfantin, c’est lui qui sait négocier avec le pacha d'Egypte et l'empereur des Français. C'est lui qui est fêté lors de l'inauguration de 1869. Le canal n'est plus une théorie qui inaugurait une nouvelle ère, c'est devenu une affaire.

Enfantin est mort depuis 1864.

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