Il y a six cents ans, un traité jette les bases d'une union entre les royaumes de France et d'Angleterre.

La bataille de Baugé en 1421 - Les Vigiles de la mort de Charles VII par Martial d'Auvergne
La bataille de Baugé en 1421 - Les Vigiles de la mort de Charles VII par Martial d'Auvergne © Getty / Photo Josse/Leemage

Le parlement britannique doit adopter ce mercredi l'accord sur le Brexit, acte du divorce entre l'Union européenne et le Royaume-Uni. Pour la présidente de la Commission européenne, c'est un nouveau contrat avec "un ami de longue date". C'est le moins qu'on puisse dire, puisqu'en 1420, un traité réunissait les deux couronnes d'Angleterre et de France. 

Il s'agit du traité de Troyes, dont seule cette bonne ville a bien voulu se souvenir en 2020, six cents ans plus tard. Il est vrai que la présentation qui en est faite de ce côté du continent a toujours été négative. Charles VI, souverain dément, est à bout de souffle et de règne. Son épouse, une méchante étrangère dépensière, Isabeau de Bavière ne représente plus grand-chose. La chevalerie française a été massacrée cinq ans plus tôt à Azincourt par le roi d'Angleterre Henri V. La France exsangue est désemparée. Son gouvernement signe un traité inégal dans la cathédrale de Troyes. 

Henri V d'Angleterre, veuf, épousera Catherine de France, fille de Charles VI. Il deviendra de surcroît le fils adoptif de celui-ci et lui succèdera. Le chétif dauphin sera écarté, Isabeau acceptant tacitement de l'assumer comme son enfant naturel.  Deux royaumes, deux couronnes, une union personnelle. 

L'histoire de notre pays aurait pu en être toute différente. Une grande entité à partie double se serait constituée avec au Nord de la Manche, l'Angleterre et au Sud, un grand ensemble Normandie - Ile de France, et en-deçà de la Loire, le Centre et le Midi aquitain. Sur les flancs de cette entité, auraient pu se développer plus facilement la Bourgogne, la Bretagne voire le Bourbonnais qui avaient le désir et les moyens de devenir des états.  

Mais ce n'est pas ce qui va se passer.  Le premier à mourir en 1422, deux ans après le traité, n'est pas, comme on l'attendait, Charles VI mais Henri V. Il a eu le temps d'avoir de Catherine de France un fils qui va devenir Henri VI mais il a dix mois. Quand Charles VI disparaîtra enfin, il deviendra souverain des deux couronnes mais il lui faut un régent . A l'âge de 10 ans, il est sacré roi de France à Notre-Dame de Paris. Entretemps le dauphin Charles, si faible de caractère qu'il soit, s'est accroché. Il a maintenus siens le Midi et le Centre, il est Charles VII, le roi de Bourges malgré les brigues et les intrigues qui l'encerclent. Et Jeanne d'Arc est survenue. 

L'union des deux couronnes est manquée. Henri VI, d'ailleurs, ne reviendra jamais à Paris après la cérémonie de Notre-Dame de 1431, et le rapprochement entre Charles VII et la Bourgogne sonnera le glas de ses espérances. Lui aussi finira malade mental. Quasi personne n'a exprimé à voix haute la nostalgie du royaume-pont tel qu'il aurait pu exister... Le récit de Jeanne d'Arc, tel qu'il fut mis au point au XIXème par les deux Jules, Michelet et Quicherat, le directeur de de l'Ecole des Chartes, a tout aimanté. Du côté anglais, George III réclamait néanmoins encore ses droits sur la France en 1801 quand il associait la Grande Bretagne et l 'Irlande dans le Royaume-Uni.  

L'union des deux pays fut invoquée au moins une fois encore dans l'histoire : en 1940, il y a quatre-vingts ans. C'est non pas une revendication mais une proposition qui est adressée à la France.  La débâcle a projeté un gouvernement français en miettes à Bordeaux, vieille ville anglaise. Le 16 juin, le cabinet britannique offre l'union au cabinet Reynaud.  Le jour de cette offre inouïe, une vague d'émotion traverse le Conseil restreint de Sa Majesté. Colville le secrétaire privé de Churchill plaisante : "On pourra peut-être voir un jour les fleurs de lys réapparaître sur l'étendard royal." Le drapeau tricolore flotte quelques heures sur Westminster - il faut le rappeler aujourd'hui. 

Le gouvernement français où Pétain prend l'ascendant sur Reynaud ne prête pas attention à la proposition.  Elle aussi pourtant aurait pu trouver une légitimité. Les troupes françaises réfugiées en Grande Bretagne depuis Dunkerque auraient été bien utiles au combat, les deux flottes et les deux empires auraient pu travailler ensemble. Churchill, l'artisan de cette formule audacieuse du 16 juin, tenait certes plus qu'à tout à l'histoire commune des peuples anglophones, il croyait plus qu'à tout au salut par Roosevelt, mais il croyait davantage que son biographe oublieux Boris Johnson, aux amarres continentales du Royaume-Uni.

Contact