Le goût classique au XVIIIème avait renouvelé l'hellénisme. L'époque romantique inventa le philhellénisme qui finit par emporter les gouvernements attentistes lors de la guerre d'indépendance de la Grèce. A partir de 1827 les Grecs qui très divisés, hésitaient entre le désespoir et l'exaltation, reçoivent des secours.

L’Armée française en Morée (1828-1830) - tableau de Noël-Dieudonné Finart
L’Armée française en Morée (1828-1830) - tableau de Noël-Dieudonné Finart © AFP / Leemage

-La tradition a fixé le début de la longue guerre d'indépendance de la Grèce en mars 1821. Athènes l'a fêté la semaine passée. Dans la rue, des militaires en fustanelle - cette jupette dont les plis évoquent les quatre siècles d'occupation ottomane. Et dans le ciel, quatre Rafale français: la relation franco-grecque est à son zénith...

La Grèce a en effet des motifs de reconnaissance vis-à-vis de la France du XIXème, de son opinion publique plus encore que de ses gouvernements.

En 1815, le Congrès de Vienne avait fondé la reconstruction de l'Europe post-napoléonienne sur le principe retrouvé de la légitimité des trônes du passé. L'empire ottoman était implicitement reconnu de par son ancienneté. Mais dès 1821, le principe, naissant, des nationalités surgissait dans ses frontières, avec un double soulèvement, au Nord en Valachie et en Moldavie et au centre de la Grèce qu'on ne nommait plus Péloponnèse mais Morée.

Le 25 mars 1821, l'archevêque de Patras, au Nord de la Morée, en appela au Dieu des chrétiens : chassons, dit-il, la race impie des Turcs. Quelques milliers d'hommes armés de fusils de chasse et de longs bâtons emmanchés de poignards incendièrent les maisons turques dont seuls quelques occupants purent se sauver en fuyant par la mer. C'est la réaction, immédiate, de la Sublime Porte qui commença à cristalliser la solidarité des Grecs. Dans Patras reprise, ils furent passés au fil de l'épée tandis qu'à Constantinople, le patriarche Grégoire, 84 ans, chef de l'Eglise grecque qui n'en pouvait mais fut pendu à la porte de son palais du Phanar, son corps restant exposé trois jours avant d'être jeté à la mer.

Les exactions successives des Turcs provoquèrent une vive émotion dans l'Europe occidentale. Au Salon annuel de peinture de Paris, Delacroix exposa sa vision des massacres qui dévastèrent l'île de Chios. On parlait de 25000 morts en deux mois à quoi il fallait ajouter 40000 personnes jetées en esclavage : ainsi cette belle jeune femme qu'on voit au milieu du tableau attachée à la queue d'un cheval. Le jeune Victor Hugo a décrit le Sérail de Constantinople paré de 6000 têtes coupées : la lune astre des morts répandait sa pâleur sur ces trophées sanglants.

-Il arrive que les opinions publiques poussent leurs gouvernements à réagir. C'est le cas aujourd'hui avec les Ouïgours en Chine. Ce fut le cas à l'époque du... philhellénisme.

Le goût classique au XVIIIème avait renouvelé l'hellénisme. L'époque romantique inventa le philhellénisme qui finit par emporter les gouvernements attentistes. A Vienne, le chancelier Metternich refusait de se laisser émouvoir : un peu plus de grecs empalés, quelle importance ? Le gouvernement anglais, au nom de la tranquillité de la Méditerranée s'inquiétait des mœurs corsaires des hardis marins grecs qui montés sur de petites embarcations véloces, les brûlots, mettaient le feu aux grands bateaux turcs. Mais la Russie et la France finirent par réagir. Curieusement deux souverains parfaitement réactionnaires venaient d'y prendre le pouvoir : Nicolas Ier à Saint-Pétersbourg, Charles X à Paris. C'est un des paradoxes du philhellénisme : il parvient à implanter le principe de nationalités au cœur du système de légitimité des princes. Il est vrai qu'il défend des chrétiens contre les musulmans.

A partir de 1827, les Grecs qui très divisés, hésitaient entre le désespoir et l'exaltation, reçoivent des secours explicites des puissances constituées. La France par exemple, envoie un corps expéditionnaire en Morée en 1828. La Grèce se voit enfin son indépendance reconnue en février 1830.

-S'il faut chercher en France un interprète du philhellénisme, vous choisirez Chateaubriand.

Il ne s'est pas autant engagé qu'en Angleterre le poète Byron qui a englouti sa fortune dans la cause et s'en est allé mourir de la fièvre des marais au siège de Missolonghi en 1824, à 36 ans. Chateaubriand va sur la cinquantaine et se plaint toujours de n'avoir pas d'argent.

Ses textes de l'époque résonnent particulièrement aujourd'hui. Il n'y a pas selon lui de compromis possible entre l'Europe chrétienne ouverte à la modernité et l'Islam refermé. Se moderniserait-il, il serait plus dangereux encore. Pour Chateaubriand, il faut renoncer à la politique française qui reposait depuis François Ier sur des relations apaisées avec le Sultan et soutenir au contraire tous les points d'appui qui peuvent contrebattre son influence.

Florence Parly, ministre française des armées, assistait la semaine passée aux fêtes de l'indépendance de la Grèce à qui nous venons de vendre 18 Rafale et que nous voudrions équiper de quatre frégates neuves auxquelles nous pourrions joindre deux autres en fin de parcours cédées gratuitement, le Jean-Bart et le Latouche-Tréville, 33 ans d'âge chacune. Les Grecs pourraient leur donner de nouveaux noms qui témoigneraient du philhellénisme. Chateaubriand par exemple.

Ouvrage : Antoine Roquette La France et l'indépendance de la Grèce Editions du Félin

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