Les Goncourt étaient deux. Indissociablement deux. Ils avaient vécu ensemble sans jamais se séparer plus de vingt-quatre heures. Ils avaient travaillé ensemble. Ils étaient parvenus à se faire un cerveau, un cœur communs.

Les frères Edmond et Jules de Goncourt photographié par Félix Nadar en 1855
Les frères Edmond et Jules de Goncourt photographié par Félix Nadar en 1855 © Getty / Apic

-Le vœu émis par Edmond de Goncourt a été réalisé : le nom de Goncourt domine le champ littéraire. Mais s'il fallait respecter son nom à la lettre, il faudrait dire : le prix des Goncourt.

Les Goncourt étaient deux. Indissociablement deux : Edmond et son cadet Jules, disparu bien avant lui, en juin 1870.

Ils avaient vécu ensemble sans jamais se séparer plus de vingt-quatre heures. Ils avaient travaillé ensemble. Ils étaient parvenus à se faire un cerveau, un cœur communs.

L'un et l'autre collectionneurs de femmes, il leur était arrivé de s'en partager quelques-unes. Ils avaient acheté une maison à Auteuil qu'ils avaient meublée ensemble : ils étaient aussi chineurs d'objets.

Dans le jardin, ils pissaient à deux au même endroit : pardonnez la trivialité du détail mais l'écriture artiste telle qu'ils la pratiquaient s'épargnait les convenances. Evidemment, chacun avait ses rêves mais au matin, ils les couchaient dans leur Journal comme s'ils les avaient eus en même temps. L'originalité absolue de ce Journal, c'est qu'il rend compte d'un moi... gémellaire.

-Et en 1870, Jules meurt  à moins de quarante ans.

Bon, Edmond voile un peu la vérité. Il se refuse à dire que son frère était atteint de la syphilis. Quand, seul, il reprend la plume quelque temps après la mort de Jules, il parle d'une maladie de l'intelligence qui peu à peu atteint les mouvements du corps. "Tu es devenu si maladroit, lui reproche-t-il, que je ne vais plus pouvoir t'emmener au restaurant". "Mais ce n'est pas de ma faute", lui répond le malheureux. Puis c'est la sensibilité qui est touchée. Jules qui n'aimait rien tant que la conversation éprouve de plus en plus de difficulté à trouver ses mots, s'enferme dans le silence. Il reste de longues heures dans le jardin d'Auteuil, son chapeau de paille lui barrant la vue, mutique face à un arbre. "Cette amitié qui faisait le gros de ma vie, je ne la sens plus", note Edmond, désespéré.

L'habitude s'est établie de dire beaucoup de mal des Goncourt : ce seraient des pipelettes réactionnaires qui, obsédées par la nostalgie de leur cher XVIIIème, n'auraient même pas porté attention la aux grands peintres de leur époque etc. etc. Sans doute mais ce que dit Edmond de l'agonie de Jules me bouleverse.

Edmond l'enterre au premier jour de l'été 1870.

-1870, l'année terrible... L'été qui suit, c'est la guerre.

L'été de toutes les défaites. Le siège de Paris commence le 19 septembre. Il enferme les Parisiens et, en même temps, il les met tous dehors. Edmond qui était resté un moment terré, sort de nouveau de la maison d'Auteuil. Au bout du jardin, campent des mobiles bretons. Dans les allées du bois de Boulogne où il se promenait avec Jules, beaucoup d'arbres ont été abattus pour faire du bois de chauffage.

Il part dans d'autres directions, ne serait-ce que pour repérer des endroits où acheter un peu de nourriture. Rue d'Enfer, l'actuelle avenue Denfert-Rochereau, s’est improvisé un marché aux chevaux. Les bêtes ont éprouvent une telle faim qu'elles rongent des dents les barrières de bois auxquelles elles sont attachées, puis elles mangent la sciure qui est tombée par terre. Enfin on les vend et on les emmène à l'abattoir.

Edmond avait songé à se séparer la maison d'Auteuil. Les évènements l'ont fait renoncer à cette idée. Et maintenant il s'inquiète qu'elle puisse être touchée par la canonnade et qu'avec elle disparaissent tous les souvenirs qui lient à son frère. 

La nuit du 27 novembre 1870, il monte au grenier, fasciné par toutes les petites pointes de feu qui s'allument comme des becs de gaz et il écoute les grandes voix de la mort qui montent du silence. Et quand le jour revient, c'est plus fort que lui, il s'en va tailler les arbustes de son jardin. Pour préparer les saisons à venir.

Peut-être est-ce la vertu des grandes catastrophes collectives que de remettre à leur place les drames privés.

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