Un peu avant Noël 1993 douze ouvriers croates sont tués sur un chantier par des djihadistes. Le monastère de Tibhirine voit l'évènement comme un avertissement. Celui qui veut la gloire de Dieu, ce n'est pourtant pas dans le meurtre qu'il devrait la trouver mais dans les roses rouges qui poussent si bien dans le jardin.

Frère Jean-Marie et Mohamed le jardinier examinant un cerisier devant le monastère de Tibhirine en Algérie en 2003
Frère Jean-Marie et Mohamed le jardinier examinant un cerisier devant le monastère de Tibhirine en Algérie en 2003 © Getty / Didier CONTANT

-Les morts de Notre Dame de France réveillent le souvenir d'autres assassinats qui nous avaient eux aussi beaucoup frappé, à commencer par ceux des moines de Tibhirine il a près d'un quart de siècle.

Il est des journées horribles que nous ne savons comment appeler. Il arrive dans l'histoire qu'elles annoncent des années de plomb.

Années de plomb ? L'Italie des années 1970, l'Allemagne un peu plus tard... En Allemagne, un petit vivier de terroristes pouvait trouver des relais dans un milieu militant un peu plus large qui lui-même baignait dans un ensemble indéterminé de nombreux sympathisants. Cela laisse songeur sur la France d'aujourd'hui.

Mais les années de plomb, ce peut être aussi une guerre civile qui ne veut pas avouer son nom. On en était là dans l'Algérie des années 1990. Un peu avant Noël 1993, douze ouvriers croates - en conséquence regardés comme catholiques, sont tués sur un chantier par des djihadistes. Un ouvrier bosniaque musulman réussit à en sauver trois autres. Le monastère cistercien voisin de Tibhirine voit l'évènement comme un avertissement. Celui qui veut la gloire de Dieu, ce n'est pourtant pas dans le meurtre qu'il devrait la trouver mais dans les roses rouges qui poussent si bien dans le jardin de Tibhirine ! Christian de Chergé, le prieur, rédige alors son Testament où il parle de celui qui, presque certainement, va l'assassiner à son tour : "Toi l'ami, l’ami de la dernière minute qui n'aura pas su ce que tu faisais"...

A un djihadiste qui vient ensuite en reconnaissance et qui se répand en reproches contre un frère qui ose fumer, celui-ci répond : "Ce qui est un crime, ce n'est pas de fumer mais de tuer".

C'est une séquence dont vous vous souvenez peut-être dans le film de Beauvois "Des dieux et des hommes" et que ma mémoire associe à cette remarque que faisait le cardinal Duval : l'archevêque d'Alger était critiqué par beaucoup parce qu'il ne voulait pas identifier Dieu à l'histoire coloniale, les Français d'Algérie le surnommaient Mohammed ben Duval et il disait : "Sans ma cigarette du soir, je n'aurais pas tenu pendant la guerre." En mars 1996, les moines sont enlevés. Leurs funérailles et celles du cardinal Duval furent groupées : le vieil homme avait fini sa vie à 92 ans sans retrouver la paix.

-Cette année 1996, la surenchère continue.

A la fin du printemps de cette année, Mgr Claverie était venu à la matinale de France Culture. Il portait un pull que je pourrais encore vous décrire tant j'ai gardé le souvenir de cet homme dont nous nous doutions tous, dans le studio, qu'il allait mourir. Pierre Claverie n'était pas naïf, il ne croyait pas vraiment au dialogue inter-religieux ou des notables des différentes confessions rivalisent de bonnes intentions et parfois de dissimulation. Il croyait davantage à l'exemplarité qu'au message prosélyte. Il disait aussi que la religion peut être le lieu des pires fanatismes car les hommes habillent facilement de divin leur soif de toute puissance ou... simplement leur bêtise. Le 1er août, une bombe le tua et avec lui, son ami et chauffeur, Mohamed. Une pièce d'Adrien Candard restitue ces deux destins dont on peut se demander, si on est croyant, pourquoi Dieu les a laissés s'accomplir ainsi. C'est un même acteur qui joue Pierre et Mohamed dans la pièce.

-Et vingt ans plus tard, le père Hamel dans son église le matin, en Normandie.

Lui non plus n'était prévenu d'aucune façon. Non plus que les vieilles femmes qui suivaient sa messe le matin. Il gardait pourtant la mémoire de la guerre d'Algérie. Appelé à y participer dans le contingent français, il avait refusé une formation d’officier : "Je ne veux pas donner à quelqu'un l'ordre un homme d'en tuer un autre", avait-il dit.

Logiquement, les autorités catholiques ne demandent pas la mort pour les assassins de leurs serviteurs. Il ne faut pas prendre cela pour de la faiblesse. Jean-PauI II a rendu visite dans sa prison à Ali Agça qui l'avait poignardé. Il n'a pas sollicité sa libération. L'ordre cistercien a insisté auprès des autorités algériennes pour que des morts injustes ne restent pas impunies. S'il doit y avoir oubli, c'est celui des noms des assassins. Après tout, les deux larrons crucifiés autour de Jésus n'en ont pas laissé, même le bon.

En revanche, les noms des saints, eux, demeurent. C'est le sens de la fête de la Toussaint. Cette année, c'est une Toussaint grave qu'accompagne l'annulation, par solidarité, de la Fête de la naissance du Prophète. Et, vous le noterez, les évènements ont eu raison d'Halloween, cette mascarade commerciale. Il y a mieux à faire que de se faire peur.

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