Marie-Antoinette et le comte de Fersen écrivaient en clair, à l'encre sympathique ou selon un code. Les passages non publiés avaient été recouverts plus tard d'une encre soigneusement surajoutée. Il a fallu attendre de nouvelles techniques de pointe qui soient susceptibles de retrouver l'encre d'origine sous la seconde

Marie-Antoinette et le comte de Fersen dans le film "Marie-Antoinette" de  W. S. Van Dyke
Marie-Antoinette et le comte de Fersen dans le film "Marie-Antoinette" de W. S. Van Dyke © Getty / United Archives

-Marie-Antoinette avait un ami de cœur, pour ne pas dire davantage, le comte de Fersen. Il avait organisé la fuite de Varennes en 1791. Exilé à Bruxelles pendant que la famille royale était contrainte de retourner aux Tuileries, il eut une abondante correspondance avec la reine. Jusqu'ici, certaines parties de cette correspondance nous échappaient. Mais...

Fersen est un grand aristocrate suédois, exceptionnellement beau et donnant l'impression de ne pas le savoir. Il arrive en France en 1774. Habitué à vivre dans un palais enseveli sous la neige au bord d'un lac pris par les glaces, il apprécie de suite les plaisirs de Paris et de Versailles. Et il approche de très près la reine.

Marie-Antoinette remplit alors difficilement le premier devoir qui lui est fixé : prolonger par des enfants, et si possible des garçons, la dynastie des Bourbons. La faute en revient largement à Louis XVI que la Cour et la ville qualifient d'impuissant : par effet consécutif, elle va être traitée de libertine et plus tard de catin.

-Dans ce climat, elle a compris qu'il lui fallait traiter avec prudence sa relation avec Fersen si elle voulait la faire durer.

Et elle dura. Après le retour forcé de Varennes en juin 1791, nos deux amoureux sont séparés mais une correspondance s'établit. Elle est connue depuis 1877 par la publication qu'en a faite le petit-neveu de Fersen. De nombreux pointillés intriguèrent alors qui indiquaient des passages omis. Pressé de questions qu'il jugeait indiscrètes, le petit-neveu finit par déclarer qu'il avait brulé les originaux.

Ses descendants ont dû les retrouver puisqu'ils les mettent en vente en 1982. Les Archives de France les rachètent.

-Et, depuis 1982, on nous a caché ce qui manquait !

Les deux correspondants écrivaient en clair, à l'encre sympathique ou selon un code. Les passages non publiés avaient été recouverts plus tard d'une encre soigneusement surajoutée. Il a fallu attendre de nouvelles techniques de pointe qui soient susceptibles de retrouver l'encre d'origine sous la seconde.

Une première campagne est entreprise en 2014 par les Archives. Dans une lettre de Marie-Antoinette du 4 janvier 1792, on arrive à lire : "Je vais finir non sans vous dire mon bien cher et tendre ami que jamais jamais je ne peux être un moment sans vous adorer".

Nous sommes en janvier. Un mois plus tard, Fersen parvient clandestinement aux Tuileries et y passe quelques heures. Si, d'aventure, la reine ne lui a pas encore cédé à Fersen, les partisans de sa vertu se demandent si ce soir glacial de février 1792... Je n'ose poser la question tant elle est cruciale. Oui mais dans la biographie croisée qu'Evelyne Lever consacre aujourd'hui aux deux amoureux, elle note qu'aussitôt après cette rencontre funèbre, la dernière, Fersen file dare dare rejoindre... sa maitresse, Eléonora, une ancienne théâtreuse; "C'est l'attachement qu'elle a pour vous qui me la fait aimer", ose-t-il écrire à la reine. Eléonora sait surtout que la fortune ne vient pas en dormant seule.

-Vous parlez du contenu de la lettre de janvier 1792 mais c'en était une quinzaine qui était caviardée.

Eh bien, l'équipement ad hoc des labos français se révélant encore insuffisant, on a fini par acheter un scanner XRF.

Et, après des milliers d'heures de traitement appliqué à des points de la taille d'un nanomètre. Isabelle Aristide-Hastir et son équipe ont pu restituer lire presque tout ce qui était dissimulé par des ratures.

-Et alors ?

A peu près rien. Figurez-vous que l'univers n'existe pour Marie-Antoinette sans Fersen. Mais pour elle, la France n'existe pas non plus si elle-même perd sa couronne.

Les deux partenaires passent surtout leur temps à échafauder, si je puis dire, d'improbables complots contre-révolutionnaires.

La toute dernière missive envoyée par Fersen évoque l'invasion salvatrice de la France par les forces étrangères. Elle est datée du 10 août 1792.

C'est le jour de la prise des Tuileries. La chute de la monarchie laisse le champ libre à la Commune insurrectionnelle de Paris qui va exercer sa tyrannie sans contrôle pendant quelques semaines.

Ne laissons pas le mois de septembre s'achever sans une pensée pour les quelque 1500 ou 2000 morts des massacres à Paris et en province. Eux n'avaient pas trahi la France en appelant au secours les souverains étrangers. Ils étaient d'autant plus innocents des crimes politiques dont ils étaient accusés que la majorité d'entre eux étaient des prisonniers de droit commun.

Il existe une école d'histoire qui s'appelle les "Subaltern studies". Pourquoi les subalternes - les septembrisés et les autres- ne parlent-ils jamais ? Parce que nous sommes trop occupés à écouter toujours les mêmes qui ont déjà tout dit.

Ouvrage : Evelyne Lever Le grand amour de Marie-Antoinette. Lettres secrètes de la reine et du comte de Fersen Tallandier

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