Les soldats français mettent le pied sur le sol algérien en 1830. Il n'y avait alors nulle vision française. Et pas vraiment non plus en 1834 quand le nouveau régime, celui de Louis-Philippe, décide, non sans hésitation, de rester. La raison principale qui est alors invoquée ? La France doit garder son rang.

La prise de la ville de Mascara par l'armée française en 1835
La prise de la ville de Mascara par l'armée française en 1835 © Getty / PHAS

-Benjamin Stora, dans son récent rapport sur la France et l'Algérie, note que nous entrons généralement dans cette longue histoire par la fin, la guerre d'indépendance. Alors qu'il faudrait commencer par la guerre de conquête.

Historia titre son numéro d’avril : la guerre de conquête, les vérités qui dérangent.

Les soldats français mettent le pied sur le sol algérien en 1830. 

Certains insistent sur les structures étatiques déjà en place dans la régence d'Alger, déjà quasi indépendante de la lointaine autorité ottomane. Il y a bien par exemple une diplomatie du dey puisqu'il reçoit le consul de France et s'il lui donne un coup de son chasse-mouches, c'est que la France refuse d'honorer le paiement d'une livraison ancienne de blé au Directoire - Alger a donc pu être plus riche que Paris.

D'autres insistent au contraire sur les failles de la régence. Elle impose une fiscalité que la population- peut-être trois millions de personnes - renâcle à satisfaire ; les révoltes sont légion. D'ailleurs, le régime du dey tombe comme un fruit mûr en 1830.

-Le roi Charles X a déclenché l'expédition d'Alger parce qu'il était lui-même sur une pente descendante et qu'il lui fallait redorer son blason.

Il n'y avait nulle vision française en 1830. Et pas vraiment non plus en 1834 quand le nouveau régime, celui de Louis-Philippe, décide, non sans hésitation, de rester. La raison principale qui est alors invoquée ? La France doit garder son rang alors que l'émir Abd el Kader a commencé à organiser une forme de résistance de plus en plus étatisée. En 1839, l'émir a repris le combat après un moment de répit accordé et les Français ne savent toujours pas quel choix stratégique faire quand Bugeaud, nommé officiellement gouverneur général en 1840 lance le slogan du soldat laboureur - le vétéran comme à Rome s'établirait sur place pour transformer la guerre en paix. Mais c'est un mythe- tout juste bon pour nommer- jusqu'il y a peu- un magasin du XIVème arrondissement de Paris.

-La casquette / La casquette / As-tu vu / La casquette du père Bugeaud ?

Elle est faite / Elle est faite la casquette. Avec du poil de chameau.

Avant 1834, une commission parlementaire avait déjà conclu que la conquête du pays au nom de la civilisation s'était déroulée dans la barbarie. Ce fut pis après l'arrivée de Bugeaud. Mais d'autres de nos officiers en remontrent aux chefs turcs qui, la décennie précédente, avaient réprimé les Grecs. Montagnac recommande d'anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens. Pellissier allume des feux devant les grottes où se sont réfugié femmes, enfants et vieillards et les asphyxient. Les méthodes expérimentées par les troupes républicaines en Vendée et les troupes impériales en Espagne sont prolongées de l'autre côté de la Méditerranée.

-Dans les années 1840, en France, on réfléchit enfin à ce qu'il faut faire après avoir tant détruit.

Chacun y va de sa brochure.

Je voudrais citer une fois de plus cette semaine Enfantin, le père du canal de Suez. Peu après son séjour en Egypte, il est en Algérie en 1840-1841. Il soutient que, pour la question fondamentale de la terre, il ne faut pas s'en remettre aux fantaisies individuelles des colons venus d'Europe. Qu'ils ne s'imaginent construire ni châteaux ni chaumières. La solution c'est l'association. Enfantin veut croire que les musulmans et les européens seront capables de mettre le meilleur d'eux-mêmes dans un creuset commun. Chacun apprenant à parler la langue de l'autre et les musulmans se convertissant à notre science sans que nous nous soucions de les convertir à notre religion.

La réalité est autre. Après la capitulation d'Abd el Kader en 1847, il ne reste plus dans le pays que quelque 2 millions d'arabes et de kabyles - soit une forte diminution mais pas l'extinction attendue par certains. Les colons dépassent difficilement le seuil des 100.000 et parmi eux, les Français sont à peine majoritaires ; et parmi eux, beaucoup ne sont pas des exemples de vertu, correspondant aux vœux du bon Père Enfantin. Sur 100000 colons, 16000 agriculteurs seulement et 1500 débitants de tabac et de boissons. Et bientôt les rejoindront les condamnés politiques de 1848 et 1851.

Ce qui mettra d'accord cette population disparate c'est l'oubli radical et immédiat de ce qui s'est passé réellement dans les années terribles qui ont précédé et accompagné leur arrivée.

Des années où le mot décolonisation est apparu dès 1836 dans une brochure qui s'interrogeait sur le sort qu'on pourrait faire à un territoire qu'on ne nomma vraiment Algérie qu'autour de 1840.

-Le numéro d'avril de la revue Historia : la conquête de l'Algérie, ces vérités qui dérangent

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