Du duo que la comtesse Pastré allait former avec Dussurget, c'est elle sans doute qui eut l'idée d'un festival. Ensemble ils allèrent visiter de nombreux sites en Provence avant de dénicher la cour de l'archevêché d'Aix. Tapant ensemble des mains, ils en avaient vérifié l'acoustique.

Scène de l'opéra de Mozart "Don Giovanni" joué au Festival d'Aix en Provence en 1960
Scène de l'opéra de Mozart "Don Giovanni" joué au Festival d'Aix en Provence en 1960 © AFP / Philippe Bataillon / Ina

-Nous serons à Avignon le 8, Laurent Delmas nous racontera dès demain, à votre place, le festival de Cannes au jour le jour. Mais le festival de musique d'Aix a lui aussi commencé, avec un opéra en cinq actes et neuf langues, « Innocence ». Une biographie parait chez Grasset, consacrée à l'instigatrice du premier festival, la comtesse Pastré. C'était il y a trois quarts de siècle, en 1948.

Et le premier directeur s'appelait Gabriel Dussurget. Il avait créé pendant la guerre un bureau des concerts à Paris pour tisonner la braise de la musique dans l'atmosphère de la guerre. A Marseille restée en zone dite libre jusqu'en novembre 1942, la comtesse, elle, avait accueilli, en les dissimulant souvent des dizaines d'artistes en difficulté dont la liste remplit trois pages de la biographie que signe Olivier Bellamy.

Dussurget n'a jamais voulu dire son âge. La comtesse ne dissimulait pas le sien. Le premier décrit la seconde allongée sur une méridienne dans son salon. Elle a le corps d'une otarie, dit-il. Une otarie enveloppée dans une robe blanche. Le visage, ajoute-t-il, est celui de Louis XIV âgé avec un nez busqué surplombant une bouche au rouge accentué comme le bec d'un aigle picorant une grosse tomate.

Lily Pastré, séparée d'un mari, le comte Jean, qu'elle avait trop aimé s'était un moment abandonnée, cessant de prendre soin de sa silhouette mais elle avait appris de la musique, qu'elle adorait, que sa vie n'était pas finie et que la joie n'était pas morte.

Du duo qu'elle allait former avec Dussurget, c'est elle sans doute qui eut l'idée d'un festival. C'est ensemble qu'ils allèrent visiter de nombreux sites en Provence avant de dénicher la cour de l'archevêché d'Aix. Tapant ensemble des mains, ils en avaient vérifié l'acoustique. Ce serait là. La comtesse avait fait la première avance de fonds.

-Lily Pastré était immensément riche.

De moins en moins, à mesure qu'elle distribuait les dotations autour d'elle.

Mais en effet, avant même son mariage avec le comte, rejeton du haut négoce marseillais, elle vivait de la fortune des Noilly-Prat, la Rolls des vermouths.

Le public qui fréquente la partie de son domaine ouverte depuis qu'il est passé à la municipalité de Marseille peut en deviner la taille, entre collines et calanques, du côté de Pointe Rouge : 130 hectares. Un château et une Villa dite Provençale où habitait la comtesse.

Entre 1940 et 1942, ses protégés artistes se pressaient à sa table qu'elle tenait ouverte. "Ou habitez-vous ", demandait-elle parfois et il arrivait qu'elle s'entende répondre : "Mais chez vous" !

-Et c'est là qu'elle organise en 1942, un soir de pleine lune, une représentation unique, en plein air, du "Songe d'une nuit d'été" de Shakespeare qui est devenue mythique.

Combien de fois en ai-je entendu le récit par Boris Kochno qui en était ! Boris le pétersbourgeois, "un charme de serpent dans un corps d'ours" dit Olivier Bellamy. Il était le compagnon du peintre Christian Bérard, "Bébé", qui était chargé des costumes qu'il n'hésita pas à tailler dans les doubles rideaux du château. La musique avait été commandée à un compositeur disgracié par Vichy, Jacques Ibert. Pour un orchestre dirigé par Manuel Rosenthal et composé d'une vingtaine d'instrumentistes. Du chef aux interprètes, quasi tous des juifs. Comme Clara Haskill qui tenait le piano. Parmi les fées, la silhouette de la jeune résistante Edmonde Charles-Roux.

Au bas de la pente d'une clairière, des chaises avaient été installées face au massif blanc d'une calanque qui renvoyait le souffle de la mer. Peu à peu, aux projecteurs qui éclairaient la troupe, s'était substituée la pleine lune. Le Songe avait émergé dans sa lumière.

Après la représentation et un bal, chacun avait brulé son habit de fête dans un feu. "A la russe", disait Boris. Ne restent de cette soirée que les gouaches de Bérard, quelques photos en noir et blanc et le souvenir.

-Mais sans cette soirée, il n'y aurait pas eu de festival d'Aix ?

Le festival, comme Le Songe de 42 avec Bérard, comme les Ballets russes dont était issu Boris Kochno, a été fondé sur le principe de la correspondance d'une pièce de musique et d'un peintre.

Et sur le plein air. "Avec cette musique divine - François Mauriac écrivait cela d'Aix - qui, déconfinée du théâtre, monte vers les étoiles et que la nuit accueille et commente."

Ouvrage : Olivier Bellamy La folie Pastré : la comtesse, la musique et la guerre Grasset

Le site du Festival d'Aix-en-Provence

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