Notre pensée est modelée par un certain nombre de biais dont il faut prendre conscience. Un biais cognitif, c’est une façon rapide et intuitive de porter des jugements ou de prendre des décisions sans tenir compte d’un raisonnement analytique. Souvent utiles, ils sont aussi à l’origine de jugements erronés.

Nos biais cognitifs face à l'épidémie, parmi eux l'effet d'autruche, celui de ne pas avoir vu venir la situation.
Nos biais cognitifs face à l'épidémie, parmi eux l'effet d'autruche, celui de ne pas avoir vu venir la situation. © Getty / Buena Vista Images

Le concept de biais cognitif a été introduit au début des années 1970 par les psychologues Daniel Kahneman (prix Nobel en économie en 2002) et Amos Tversky pour expliquer certaines tendances vers des décisions irrationnelles dans le domaine économique. Depuis, une multitude de biais intervenant dans plusieurs domaines ont été identifiés par la recherche en psychologie cognitive et sociale.

Au début de la crise de covid-19, notre cerveau nous a par exemple encouragés à négliger les informations inquiétantes, ce qui a donné naissance à une forme d'insouciance collective face à la gravité de la situation. On se souvient évidemment de ces personnes qui, malgré l'injonction à ne pas sortir, ont profité du beau temps pour se rendre en nombre dans les parcs publics.

C'est ce décalage entre les informations autour de l'épidémie et la manière dont nous percevons les risques associés qui trouvent leur origine dans ces biais cognitifs.  

Un biais cognitif : l'effet d'autruche

Le 24 janvier dernier, les premiers cas de covid-19 étaient signalés en France. Le 13 mars, l'Europe est devenue, selon l'OMS, le nouveau foyer central de l'épidémie. Pourtant, à la différence de la Corée du Sud ou de certains pays africains comme la Côte d'Ivoire, les dirigeants européens ont tardé à prendre la mesure de la gravité de la situation : serait en cause un biais appelé "effet d'autruche", qui décrit la tendance qu'ont les individus à éviter ou à rejeter les informations perçues comme négatives et à ne pas les inclure dans le processus de décision. 

Souvenez-vous, le 7 mars dernier, Emmanuel Macron se rendant au théâtre avec son épouse pour inciter les Français à ne pas modifier leurs habitudes de sorties malgré l'épidémie de coronavirus. On peut citer également Donald Trump serrant des mains en pleine conférence sur le covid-19 ou Bolsonaro, le président brésilien, se mêlant à la foule en dépit des consignes de distanciation sociale. 

Tous les dirigeants semblent avoir été atteints par l'effet d'autruche.  

Un biais cognitif : l'effet de surconfiance

Un autre biais intéressant s'appelle "l'effet de surconfiance". Un biais ravageur qui montre que les personnes non-qualifiées dans un domaine surestiment en général largement leurs compétences. Cet effet, parfaitement traduit dans Les Tontons flingueurs avec cette réplique célébrissime :

Les cons, ça ose tout. C'est même à ça qu'on les reconnaît. 

Ce biais est très présent chez les novices et en particulier chez les individus incompétents ayant une vision bien trop flatteuse d'eux-mêmes, comme par exemple cet homme à l'origine de la vidéo / fake news prétendant que l'Institut Pasteur avait créé le coronavirus dans ses laboratoires

Pour en parler, notre invitée : Eve Fabre

Ces biais sont très nombreux, je vous propose d'en découvrir quelques-uns avec notre invitée, Eve Fabre, chercheure en neurosciences sociales affiliée à l’ISAE-Supaero. 

Dans le cadre de ses recherches en neurosciences et psychologie cognitive, Eve Fabre s’intéresse à la prise de décision en contexte social. Elle travaille notamment sur l’impact de la hiérarchie sur la prise de décision en contexte risqué (cockpit d’avion).

Extraits de l'entretien avec Eve Fabre :

Qu'est-ce qu'un biais cognitif ?

Eve Fabre : "Un biais cognitif, c'est faire une distorsion du traitement d'une information

Ça peut se passer à différents moments du traitement :

  • La détection d'une information
  • La sélection de cette information au milieu d'un grand nombre d'autres informations.
  • Le traitement qu'on va en faire : à quel point on va prendre du temps pour essayer de comprendre des choses complexes.  
  • La mise à jour de cette information : si elle est fausse, il va falloir arriver à s'en rendre compte.

Tout cela va être modulé par nos émotions du moment, nos croyances, la pression temporelle aussi (parce qu'on n'a pas forcément toujours le temps de faire ce traitement), et aussi les capacités cognitives des personnes (mémoire, capacités calculatoires...).  

Tous ces phénomènes-là vont être exacerbés par l'incertitude de la situation actuelle. 

Sommes-nous en état de sidération ?

Eve Fabre : Nous n'avons jamais (ou en tous cas pas depuis longtemps) vécu ce genre de situation en Occident ; nous ne sommes pas préparés à vivre ce genre de chose. 

Ça génère beaucoup de peur et ça limite nos capacités à traiter des informations

Mathieu Vidard : Les dirigeants européens ont tardé à prendre les mesures nécessaires face à la gravité de la situation alors qu'en Asie, on avait déjà été touchés par le coronavirus, ce qui veut dire qu'on peut être au sommet de l'Etat, très bien informé, et pourtant, ne pas réagir de façon adéquate. Le pouvoir a également des effets sur le comportement?

Eve Fabre : "Le pouvoir a beaucoup d'effets sur le cerveau et sur notre capacité à traiter les informations. En plus de cela même si on a certaines informations liées, il y a plein de biais. 

Par exemple le biais de "faux consensus" : on va avoir une information qu'on ne va pas prendre comme "importante" et les gens autour de nous vont avoir peur des répercussions de contredire une personne qui a du pouvoir. Donc, cette information ne va pas forcément être prise en compte comme elle le devrait. 

Là, ce qu'il s'est passé, c'est qu'il y a eu un déni de la gravité de la situation : on le voit très fortement chez Trump ou chez Bolsonaro".

Comment expliquer que nous ayons mis autant de temps à réaliser la situation ?

Eve Fabre : "On peut expliquer ce "retard au démarrage" par un effet qui s'appelle l'effet Pelzman : une illusion de sécurité. Nous avons des systèmes de santé qui sont très efficaces, du coup, nous nous sentons vraiment protégés. 

Cet effet Pelzman a été démontré dans les années 1960, quand on a rendu obligatoire l'installation des ceintures de sécurité dans les voitures. On s'attendait à ce qu'il y ait beaucoup moins de morts sur les routes - en fait, le nombre de morts est resté constant, tout simplement parce que les automobilistes se sentant protégés par la ceinture de sécurité se sont mis à rouler plus vite (donc plus de mort dûs à la vitesse) et aussi plus proches des cyclistes et piétons (qui ont été tués plus souvent). 

On peut faire une analogie avec ce qui se passe en ce moment : on pense qu'on a un système de santé qui nous protège et que finalement, on ne risque rien".

Comment expliquer les divisions dans la société autour de la figure du Pr Didier Raoult et de la chloroquine ?

Eve Fabre : "Je pense que, les résultats du Pr Raoult étant un peu faibles, il était difficile pour lui de "gagner" dans le milieu scientifique (beaucoup de scientifiques se sont opposés ces résultats) et j'ai l'impression qu'au lieu d'avoir une discussion entre scientifiques, cela a été finalement porté à la connaissance des citoyens. 

Beaucoup de citoyens s'y sont intéressés et c'est normal parce qu'on est dans une situation stressante.

Le problème, c'est qu'il y a une confusion entre la liberté d'expression et la légitimité à parler. 

Il y a beaucoup de gens qui se sont mis à défendre la chloroquine parce que, finalement, c'était un peu notre seul espoir de s'en sortir, le Pr Raoult a été le premier à donner de l'espoir avec la chloroquine. C'est normal que les gens qui étaient stressés et qui ont peur de mourir se soient accrochés à cette idée que la chloroquine allait sauver tout le monde. 

En plus de ça, je pense qu'il y a eu un effet d'amplification de ce phénomène-là parce qu'en cas de crise, on a besoin d'un leader fort, qui nous rassure, et du fait de la situation politique de la France (gilets jaunes, manifestations contre les retraites, crise de l'hôpital...) il y avait déjà une cassure avec le chef de l'Etat. Le Pr Raoult s'est un peu positionné en tant qu'anti-système, qui luttait contre les injustices, etc. Finalement, je crois que les gens ont trouvé en lui ce leader qui leur manquait peut-être un peu". 

Un même déni face au coronavirus que face au changement climatique ?

Eve Fabre : "Le coronavirus, on a eu du mal à ne pas voir les effets que ça avait : des gens malades, les hôpitaux débordés... 

Le changement climatique, finalement ça nous semble loin, on ne voit pas trop (en tous cas en France) les effets que ça a sur nous. Sur d'autres continents, ça se voit beaucoup plus avec des villes qui sont complètement immergées, des zones qui se désertifient... Nous, on a du mal à imaginer donc on a tendance à moins prendre en compte les risques à long terme. 

Le problème, c'est qu'il faudrait commencer à agir dès maintenant pour limiter la catastrophe".

Pour aller plus loin

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.