Alors que la distanciation sociale est de rigueur à l'heure du coronavirus, comment penser notre intimité ? Le toucher est essentiel pour apporter consolation ou sécurisation affective, mais la crise sanitaire nous force à prendre nos précautions dans nos rapports affectifs.

Coronavirus, qu'en est-il de l'intimité ?
Coronavirus, qu'en est-il de l'intimité ? © Getty

A force de devoir limiter nos contacts et respecter les distances physiques entre les personnes, c'est toute cette question de l'intimité de nos corps qui nous interpelle. Le philosophe Bernard Andrieu parle d'une situation inédite qui révèle à quel point il est difficile de renoncer à notre culture corporelle du contact

Alors, si cette part de relation physique nous manque aussi cruellement et que la mise à distance d'autrui nous semble aussi étrange, que cela vient rompre la place du toucher dans nos vies et les besoins tactiles qui nous ont construits depuis l'enfance. Bernard Andrieu parle d'ailleurs de la perte de nos sources de consolation et de sécurisation affective

Cette crise du coronavirus viendrait donc aussi perturber notre vie sexuelle

Conséquence de cette situation, les ventes de sex-toys ont explosé dans les pays concernés par le confinement ainsi que la fréquentation des sites pour adultes. Les paris sont aussi ouverts concernant le baby boom qui pourrait avoir lieu dans neuf mois. On voit même circuler sur Internet un "corona-sutra" avec les positions les plus adaptées pour éviter de se faire contaminer par son partenaire (ce n'est pas facile). 

Quelles sont les recommandations de l'OMS concernant la sphère sexuelle ?

Pour le moment, ce qu'on sait, c'est que le coronavirus n'est pas classé comme infection sexuellement transmissible. Il faut simplement éviter les échanges de baisers avec des personnes porteuses du virus, évidemment, parce que là, il y a un risque de contamination. 

Ce qui est certain, c'est que l'incursion du virus dans la vie amoureuse se fait déjà sentir et que cette longue période de confinement va avoir des effets sur l'intimité de la vie des couples. En Chine, par exemple, les bureaux d'enregistrement de divorces ont été pris d'assaut ces derniers jours par des couples à bout de nerfs. Mais heureusement, rassurez-vous, les choses ne se passent pas toujours aussi mal. 

Nous en parlons avec Philippe Brenot, médecin psychiatre sexologue et anthropologue.

Est ce qu'on peut avoir des rapports sexuels en temps de coronavirus?  

Philippe Brenot : "Quand on est confiné avec une personne avec qui on veut faire l'amour, je crois qu'il faut le faire : 

  • si ni le partenaire ni nous-même n'est malade, on peut faire l'amour comme on le fait d'habitude. Il n'y a aucune contre indication. 
  • s'il y a une suspicion de maladie, effectivement, il faut éviter les contacts bucaux (et donc les baisers, essentiellement)"

Qu'est-ce qui se passe en ce moment pour les couples qui vont vivre en vase clos H24 ?

Philippe Brenot : "Je pense que c'est quand même quelque chose de très compliqué. Pas impossible, mais compliqué. Parce que, d'une certaine façon, ça redistribue les rôles. On se trouve dans une sorte de nouvel apprentissage de vivre ensemble. On n'a jamais vécu ensemble 24 h/ 24, sauf les premiers jours, quand on est tombés amoureux.

Il peut y avoir un huis clos qui fait que la présence permanente peut être soit fusionnante, soit séparante.

Je crois que ça va être un peu compliqué pour certains couples. Et puis d'autres vont y trouver beaucoup plus d'amour que d'habitude.  

La sexualité peut être boostée - j'ai vu après, après les attentats, des libidos boostés dans l'amour parce qu'ils étaient devant cette catharsis qui est provoquée par la mort possible. Et puis, il y en a d'autres que ça inhibe totalement"

La plupart du temps, un contexte très anxieux peut inhiber la sexualité féminine, ou du moins la disponibilité. Je demande aux hommes d'être très précautionneux. 

Baby boom, baby krach... Les paris sont ouverts

Philippe Brenot : "Dans les années 1940, il n'y avait pas [ou peu] de contraception. Aujourd'hui, la plupart des couples qui désirent faire un enfant vont enlever leur contraception ou la conserver s'ils ne désirent pas. Donc je ne crois pas qu'on arrive à un baby boom, à moins que ce soit effectivement de la volonté puisqu'aujourd'hui, c'est quelque chose de désiré

La difficulté, ça va être le confinement avec le conjoint. Effectivement, certains couples vont mal supporter une situation qui était habituelle. 'Je m'étais habitué à ce qu'on ne se rencontre pas trop parce qu'on s'est un peu éloignés'. Ça, certainement. Ça pourra donner ce qu'on voit en Chine, des situations où on va réclamer la séparation. 

Et puis, il y en a d'autres, où au contraire on essaie de retrouver un lien qu'on avait un peu perdu - parce que la plupart du temps, la vie ne nous laisse pas le temps (et notamment les enfants). 

Le premier empêchement à l'amour, c'est les enfants.

Quelques conseils pour ne pas craquer pendant le confinement

Philippe Brenot : Il va falloir protéger des territoires. Par exemple, la chambre des parents sera leur territoire. On pourra se faire des câlins, se faire des massages.

Pour les couples qui veulent se reformer, qui veulent aller plus loin et s'épanouir, il faut rétablir le toucher [comme aux premiers temps, où on se touche beaucoup]" 

Concernant les couples hétéros : _"_Ce qui est attendu des femmes, c'est la présence. Mais cette présence va peut-être être trop forte. Ce n'est pas parce que je suis présent tout le temps qu'on peut faire l'amour tout le temps ! Et je dis à la plupart des hommes :

On n'a pas sous la main une sorte de partenaire avec qui on pourrait faire l'amour tous les jours. Je crois qu'il va falloir plutôt établir un climat de confiance, d'écoute, de bienveillance qui, à ce moment là, permettra que cette partenaire vienne vers vous.

Un mot si vous les célibataires

Philippe Brenot : "On voit augmenter dans la population des femmes seules avec enfants et des célibataires de plus en plus nombreux dans les grandes villes. Je crois qu'il faut que des liens soit tissés ou se poursuivent avec les gens dans un climat affectif, par le téléphone ou par mail. Il ne faut pas rester seuls, isolés, parce que c'est quelque chose qui sera sûrement très difficile à supporter".
 

Les invités
  • Philippe BrenotPsychiatre et anthropologue, directeur des enseignements de la sexualité à l’université Paris-Descartes. Auteur de Pourquoi c’est si compliqué l’amour (Les Arènes, mai 2019)
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