Une étude de Lancet, s'ajoutant à trois autres études parues dans des revues internationales, montre l'inefficacité de l'hydroxychloroquine contre le covid-19. Les études font même état d'arythmie cardiaque chez des patients touchés par le covid-19 suite à l'utilisation de cette molécule.

Boîte de comprimés d'hydroxychloroquine molécule montrée comme inefficace contre le covid-19 par plusieurs études dans le monde.
Boîte de comprimés d'hydroxychloroquine molécule montrée comme inefficace contre le covid-19 par plusieurs études dans le monde. © AFP / George Frey

On en parle avec la Pr Alexandra Calmy, médecin infectiologue et responsable de l’Unité VIH/sida aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Que sait-on aujourd’hui de l’efficacité de l’hydroxychloroquine, qui a pu être présentée comme un médicament miracle contre le Covid-19?

On peut dire aujourd’hui que son étoile à pâli. Il n’y a pas d’effet spectaculaire observé avec l’hydroxychloroquine. Il y a eu de nombreuses études qui montrent qu’on peut exclure un effet significatif pour les cas graves de Covid-19, seule ou en association avec l’azitromycine, que ce soit sur le recours aux soins intensifs, à l’intubation ou sur le nombre de décès. Il y a notamment une registre de cas très important publié le 22 mai dans le Lancet. Cette étude rétrospective porte sur les registres de patients de 671 hôpitaux sur six continents, avec un total de 96 000 personnes hospitalisées, dont environ 15 000 ont reçu un traitement contenant de la chloroquine ou de l’hydroxychloroquine, et 81 000 sont ce qu’on appelle des contrôles. Ce n’est pas une étude randomisée avec placebo et prescription en double aveugle. Mais si l’hydroxychloroquine (ou la chloroquine) avaient eu un effet très marqué, il aurait été visible dans cette étude, vu l’ampleur de l’échantillon. Ce n’est pas le cas. En revanche, cette étude pointe d’autres types de molécules qui semblent améliorer l’état de certains patients, dont des statines (utilisées contre le cholestérol), des molécules dites inhibitrices de l’ACE, utilisées contre l’hypertension et un antiviral dont l’étude ne précise hélas pas duquel il s’agit.

Cette étude pointe aussi des dangers liés à l’usage de l’hydroxychloroquine, notamment quand elle est associée à l’azitromycine. Cette combinaison peut-elle tuer?

L’étude montre un léger effet excès de décès, au travers de problèmes cardiaques, mais qui n’est pas non plus significatif. Mais comme il y a déjà eu des alertes de pharmacovigilance signalées par les autorités de santé de plusieurs pays, comme la France et le Canada, et faute d’efficacité démontrée, on peut considérer, à ce jour, que l’hydroxychloroquine n’a probablement pas d’avenir thérapeutique pour les formes graves du Covid-19. Aux Hôpitaux Universitaires de Genève, nous réévaluons notre stratégie une ou deux fois par semaine, en fonction des études disponibles. Dans notre institution, l’hydroxychloroquine ne sera désormais plus prescrite d’office chez tous les patients hospitalisés pour COVID-19.

Cette molécule offre-t-elle une efficacité quand elle est prescrite de manière plus précoce, soit sur des patients dont l’état ne nécessite pas une hospitalisation, ou même de manière préventive, pour empêcher l’infection ?

Une pré-étude française sur le macaque ne donne pas de résultats très positifs dans ces situations. Je coordonne un essai en Suisse qui utilise l’hydroxychloroquine sur des personnes-contacts, pour voir cette approche préventive peut être efficace. Pour le moment cette étude se poursuit. Je n’ai pas vu de travaux donnant des résultats significatifs sur les patients ambulatoires, non hospitalisés, ni d’ailleurs en prévention. Notre étude n’a démarré qu’il y a cinq semaines, donc il est trop tôt pour avoir des résultats. D’autant que si l’épidémie a été véritablement explosive, il avait fallu transformer l’hôpital en « Zone Covid » au cours des deux premières semaines d’épidémie dans la région avec jusqu’à mille patients hospitalisés au pic épidémiologique, nous n’avons plus que quelques patients aujourd’hui. Hier, seulement 13 cas positifs ont été déclarés en Suisse, alors que la phase de dé-confinement, débutée le 27 avril, se poursuit. Cela réduit le nombre de personnes-contacts qu’on peut recruter aujourd’hui en Suisse.

La prescription très précoce, c’est justement ce que préconise le Pr Raoult, à Marseille, qui prétend avoir des résultats spectaculaires…

Ses travaux n’apportent pas de preuve irréfutable d’efficacité de cette stratégie. Ce qui est très dommageable pour apprécier ces résultats, c’est qu’il n’existe pas de groupe témoin, sa prescription d’hydroxychloroquine, pour avoir un élément de comparaison. Ce que je constate, sur le terrain, c’est que l’immense majorité des patients en ambulatoire guérissent sans traitement. Le Covid-19 n’est pas Ebola. Cette maladie a une évolution sévère chez des personnes avec des facteurs de risque, ou des personnes très âgées. Les personnes jeunes et sans facteur de risque, guérissent, elles, sans problème dans la grande majorité des cas, alors est-ce vraiment cette population là que nous devons cibler avec un médicament?

D’autres stratégies thérapeutiques ont-elles montré plus d’efficacité ? 

Il y a une étude importante publiée le 22 mai dans le New England Journal of Medicine qui porte sur un antiviral, le remdesivir. Elle est importante car elle porte sur un grand nombre de patients (un peu plus de mille) et a été réalisé en double aveugle face à un placebo. Elle montre que le remdesivir réduit à 11 jour la durée moyenne d’hospitalisation, contre 15 jours pour les personnes qui ont reçu le placebo. Le remdesivir entraîne une légère réduction du nombre de décès, mais d’une manière qui n’est pas statistiquement significative. Sur la durée d’hospitalisation, ce n’est pas un effet miraculeux, mais c’est encourageant. La difficulté avec le remdesivir, que nous testons aux Hôpitaux Universitaires de Genève dans le cadre d’un essai clinique, c’est qu’il s’agit d’un traitement par injections intra-veineuse. Ce qui n’est pas simple pour faire des essais sur des patients quand ils ne sont pas hospitalisés!

D’autres travaux portent sur un médicament connu en Europe sous le nom de Kaletra, une association de médicaments utilisés contre le VIH (lopinavir & ritonavir). Un essai en Chine n’avait pas démontré d’efficacité, ni pour le Kaletra ni pour le Remdesivir, sans doute parce qu’il portait sur des patients dans un état très grave. Mais les antiviraux peuvent avoir des effets spectaculaires, comme on l’a vu sur le Sida ou sur l’hépatite C.

Même sur des patients dans un état très grave ?

Oui, l’arrivée de ces traitements a été une véritable révolution, même pour la prise en charge des patients en stade Sida. On a vu des patients mourants qui ont été remis sur pieds en quelques mois! Mais ce n’est hélas pas le cas pour Ebola ou le Covid-19, pour lesquels aucune stratégie n’a encore permis d’obtenir de tels résultats.

Comment jugez-vous, de Suisse, l’emballement médiatique en France autour de l’hydroxychloroquine ?

Nous sommes très surpris d’assister à ce spectacle théâtral, qui n’a pas franchi la frontière bien que Genève héberge beaucoup de français. Ainsi, nous n’avons jamais eu de patients qui ont refusé de participer à un essai de remdesivir parce qu’ils auraient préféré de l’hydroxychloroquine. A voir les débats qui se déroulent en France, on aurait presque l’impression que la médecine relève de la croyance. Pourtant, la médecine ne doit pas se cantonner dans une affaire de croyance ou d’opinion. Mais cet emballement montre en tous les cas le besoin impérieux d’offrir un traitement aux patients. On a eu trop opposé les médecins d’un côté, et les chercheurs de l’autre. Je suis médecin et j’avais envie, comme tout médecin, de traiter mes patients. Mais on ne soigne pas n’importe comment et les résultats des essais cliniques sont indispensables pour guider nos stratégies thérapeutiques. 

Propos recueillis par Denis Delbecq

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