Il y a un an, l’ancienne patineuse Sarah Abitbol racontait au micro de France Inter le viol qu’elle avait subi à l’âge de 15 ans de la part de son entraîneur. Dans son sillage, des centaines de personnes ont raconté le harcèlement ou les abus sexuel subis. Le monde du sport a engagé des actions.

Il y a un an, l'ancienne patineuse Sarah Abitbol racontait, au micro de France Inter, le viol commis par son entraineur alors qu'elle était adolescente
Il y a un an, l'ancienne patineuse Sarah Abitbol racontait, au micro de France Inter, le viol commis par son entraineur alors qu'elle était adolescente © AFP / Celine Villegas

Alice nous reçoit dans sa maison lumineuse du sud de la France. Cette quadragénaire a été victime d’abus sexuels de la part de son entraîneur d’escalade quand elle avait 17 ans. "Un entraîneur me prend sous son aile. Très vite, je décolle d'un niveau assez passable en escalade à un très bon niveau. J'étais passionnée par ce sport, très admirative de l'entraîneur qui s'occupait de moi", se souvient-elle. 

"Du jour au lendemain il bascule sur des contacts physiques auxquels - et ça a été ma culpabilité pendant des années- je ne dis pas non", poursuit Alice. 

"J'étais dans un état de sidération, c'est le mot que j'ai appris plus tard puisque j'étais incapable de le définir à l'époque"

Le mot est donc posé, onze ans après. Après des années d’anorexie, de troubles du comportement et une longue psychanalyse. L’an dernier, dans le sillage de l'ex-patineuse Sarah Abitbol, Alice hésite puis accepte de raconter son histoire. "J'ai réalisé que je voulais me sentir utile. C'était un élan, elle et d'autres avaient montré l'exemple".

"Si à l'époque j'avais entendu que des histoires comme ça arrivaient aux autres, peut-être que ça me serait arrivé au début mais j'aurais réagi plus tôt." 

La difficulté d'assumer la parole libérée

La fédération de montagne et d’escalade contacte Alice et lui propose deux choses : tourner une vidéo de prévention à destination des licenciés et des encadrants de la discipline et entamer une procédure administrative contre l'ancien entraîneur, même si les faits sont prescrits par la justice. 

Alice tourne la vidéo mais libérer cette parole a déclenché chez elle des cauchemars, remué les mauvais souvenirs. Elle n'a pas la force d'aller plus loin."J'ai fait énormément d'efforts pour aller bien à l'âge que j'ai. Je suis une femme de 40 ans, maman, très épanouie. Je ne voulais pas repartir dans la confrontation avec cet homme-là. Je ne voulais plus entendre parler de lui. J'en ai peur en fait, voilà ! Je veux protéger ma famille, mes enfants et retrouver un peu ma tranquillité".

Le choix d'Alice n'est pas un cas isolé. Très peu de poursuites judiciaires ont été engagées malgré les quelques 400 témoignages recueillis sur la plateforme ouverte par le ministère des Sports. 

80 disciplines

Dans le cas de Sarah Abitbol, briser l’omerta, rassembler des victimes présumées de Gilles Beyer n'est pas non plus chose facile. Ce dernier a été mis en examen début janvier et l'enquête se poursuit. Le #MeToo du sport concerne 80 disciplines. 

Poussés par le ministère des Sports, les fédérations, les centres de formation au haut niveau comme les CREPS ou l'INSEP ont pris des mesures. Une quarantaine de fédérations ont signé des conventions avec des associations de lutte contre les violences ou de protection de l’enfance comme Colosse aux pieds d’argile. 

Ainsi, judo, handball, haltérophilie, natation, équitation... Mais aussi des disciplines plus inattendues comme la pétanque, le bowling vont recevoir les équipes de Sébastien Boueilh, le fondateur de Colosse. Il porte ce combat depuis 2013 et parle d'un tournant : "Le combat continue mais on est sur la bonne voie". Un combat entravé par la pandémie car malgré ses neuf intervenants et sa douzaine de salariés, Colosse aux pieds d'argile n'a pas pu mener toutes les actions de sensibilisation prévues l'an dernier un peu partout en France en direction des clubs et des centres de formation. 

Un optimisme partagé par le sociologue Philippe Liotard. Sociologue à l'université Lyon I au laboratoire sur les vulnérabilités et les innovations dans le sport, il travaille sur ces questions depuis vingt ans et avait participé au plan de lutte Bachelot en 2008, après les révélations de la joueuse de tennis Isabelle Demongeot. "Il y a une vigilance collective qui s'est accrue", constate Philippe Liotard. 

"Lors du plan de lutte Bachelot, il y a eu des choses concrètes mais cela s'est essoufflé très vite. Alors que là, il y a une prise de conscience globale, poussée par le #MeToo dans le cinéma ou #MeTooInceste. Cela fait un an et je constate qu'il y a eu des tas d'initiatives".

Un référent violence dans chaque fédération

Philippe Liotard cite des formations ouvertes aux acteurs des fédérations et des clubs par Jeunesse et sports à Nîmes, Bordeaux, en Normandie. Des cursus universitaires contre les violences dans le sport sont en cours de création à l’université de Nancy et celle de Lyon. 

Et puis il y a la proposition de mettre en place un référent violence et harcèlement par fédération. Si certains doutent du dispositif porté par la ministre des sports Roxana Maracinéanu, ce n’est pas le cas du sociologue : "C'est une personne qui sera formée. Et quand on est formé aux violences sexuelles on ne voit plus les choses de la même façon, on pose les questions différemment. On est en mesure de conseiller l'institution ou l'organisation dans laquelle on évolue. Il ne faut pas non plus projeter le fait qu'un référent de la maison sera quelqu'un qui va étouffer les affaires ou à l'opposé être le juge dans la maison. Le référent est là pour recueillir la parole et alerter."  

Peut-on encore au nom d’une médaille, accepter une forme de violence ? Continuer d'exclure la bienveillance de la culture sportive? Pour Philippe Liotard, le "#Metoo du sport" a le mérite d’avoir posé ces questions à toute la société.  

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