Pour la première fois dans l’histoire de la Route du rhum, deux concurrents handicapés vont prendre le départ de la célèbre course à la voile entre Saint-Malo et la Guadeloupe. Au-delà de l’exploit sportif, Damien Seguin et Fabrice Payen veulent porter un message : même avec un handicap, rien n’est impossible.

Damien Seguin, l'un des deux concurrents handicapés de la Route du rhum, dont on a pratiquement déjà oublié le handicap
Damien Seguin, l'un des deux concurrents handicapés de la Route du rhum, dont on a pratiquement déjà oublié le handicap © Groupe Apicil / Ronan Gladu

Je pense que j'ai gagné mes galons de skipper à part entière et qu'ils me voient plus comme un vrai concurrent, plutôt que comme Damien, qui a un handicap, sur un IMOCA !

Un bateau à la coque rouge vif comme les autres, à un détail près. "Une des problématiques que j'avais c'est de pouvoir utiliser mes deux bras. Ce qui est impossible à faire avec les poignées classiques." Damien Seguin n'a pas de main gauche, alors pour manœuvrer sur les voiles avec les manivelles, il a trouvé une petite astuce : "En fait on a simplement adapté un manchon dans lequel moi je rentre et en fait avec le poignet je viens verrouiller la position et avec ça je peux voilà je peux pousser et surtout tirer aussi dessus."

Pour le reste, il n’y a aucun aménagement spécifique sur cet IMOCA, un bateau de 18 mètres de long. 

"Ce n’est pas au bateau de s’adapter mais à moi de m’adapter", aime-t-il répéter.  "Là on a un beau sac un voile qui doit faire dans les 90 kg. Pour le déplacer d'un bord à l'autre il faut une certaine force physique, mais il faut surtout de la préhension sur le sac. Avec la main droite il n'y a aucun souci, je peux l'attraper. Côté gauche, j'ai la chance d'avoir un poignet, je vais venir crocheter le sac et du coup je vais pouvoir lever, déplacer la voile comme ça."

"Les gens font une transposition du handicap sur eux en disant 'mais faire telle chose avec une seule main ça doit juste être impossible' mais en fait si. Le but du jeu c'est qu'ils comprennent que moi ou qu'une autre personne avec un handicap on peut faire les mêmes choses, mais en s'y prenant différemment."

Damien Seguin est double médaillé d’or aux Jeux Paralympiques à Athènes et à Rio, mais en 2005, quand il a voulu passer à la course au large chez les valides, la désillusion a été immense. "Je vais pour m'inscrire pour la Solitaire du Figaro et j'ai été refusé parce que, dixit les organisateurs, ils ne me considéraient pas capable de naviguer en bon marin."

Depuis, les conditions d’accès aux courses ont changé. Damien Seguin est considéré comme un véritable skipper, prêt à se lancer dans deux ans dans un tour du monde en solitaire. "Mon histoire a permis d'élever un peu le débat, à changer un petit peu le regard sur le handicap et surtout ça a donné des vocations derrière. Là on est deux au départ mais je pense que dans les prochaines années on sera encore plus nombreux." 

Fabrice Payen est au départ de l’une des courses les plus difficiles grâce à une prothèse révolutionnaire
Fabrice Payen est au départ de l’une des courses les plus difficiles grâce à une prothèse révolutionnaire / DR

Je m'appelle Fabrice Payen, je suis Malouin d'adoption, je m'apprête à participer à la 11e édition de la Route du rhum en étant le premier homme augmenté, équipé d'une prothèse électronique.

Fabrice Payen revient de loin. Il y a six ans, un accident de moto lui brise la jambe. Trop de complications, trop de souffrance, cet ancien commandant de marine marchande prend une décision radicale : l’amputation de sa jambe droite. "Moi je prends plus la capacité à exercer mon travail. Je me retrouve à l'hôpital pendant de très longs mois, ma vie sociale disparaît, on a l'impression d'être laissé sur le bord de la route et finalement de voir le monde avancer devant soi et d'être un peu laissé de côté."

Aujourd’hui, le voilà au départ de l’une des courses les plus difficiles grâce à une prothèse révolutionnaire. Son coût : 100 000 euros, le prix de son bateau. "C'est effectivement une prothèse qui est issue des conflits armés. On a ce genou qui est assez robuste et qui est totalement étanche. Le genou à un gyrocompas, donc il a un compas qui permet de voir un peu près ma position dans l'espace. Il y a un accéléromètre : si j'accélère, le mouvement de balancier de la jambe accélère ou décélère. Je peux monter les marches en décalé, c'est la seule jambe au monde qui peut le faire, et je peux aussi programmer la jambe pour des activités sportives spécifiques."

On rentre dans l'habitacle de Fabrice Payen. Une entrée étroite. C'est compliqué ? "Non pour moi c'est très facile, c'est un peu comme un toboggan, je me laisse glisser une première fois, et une deuxième fois sur le moteur et voilà je suis en bas."   

Ses déplacements sur un bateau instable seront plus lents que ses concurrents mais là n’est pas l’essentiel pour le Malouin de 49 ans. "C'est déjà une première victoire d'être là et de pouvoir commencer à relayer le message sur le handicap, sur la différence. Ces différences ne sont pas des freins au quotidien et il faut intégrer encore plus ces personnes dans la vie quotidienne et également dans le monde du travail."

Damien Seguin, Fabrice Payen, aucun ne part pour gagner, mais ils incarnent le même espoir, et une leçon de vie vivifiante.         

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