42 ans après l’enlèvement et la mort de Mehdi Ben Barka, France 2 s’apprête à diffuser un téléfilm en deux parties consacré à l’affaire Ben Barka. Pour la première fois depuis 1965, la mort de l’ancien opposant marocain est montrée à l’écran. Une version qui ne fait pas l’unanimité. Ce téléfilm, doté d’un budget très important de plus de 5 millions d’euros, reprend largement la version pourtant très contestable d’un ancien agent marocain, Ahmed Boukhari, qui dans un livre paru en 2002 affirme que le corps de Medhi Ben Barka a été dissous dans une cuve d’acide, une scène que l’on voit d’ailleurs dans le film (extrait). « Dans 2 heures, il ne restera plus rien de Mehdi Ben Barka », dit le chef de la sûreté marocaine, à l'écran. Lundi dernier, Bachir Ben Barka, le fils de l’opposant marocain, voyait le film pour la première fois. Et à la sortie, il ne mâche pas ses mots (interview). Aujourd’hui, le fils Ben Barka n’exclut pas d’aller plus loin (interview). Stupeur également du côté d’Isabelle Lopez, la fille d’Antoine Lopez, l’ancien chef d’escale à Orly, condamné à 8 ans de prison dans l’affaire Ben Barka (interview). Jean-Pierre Sinapi, le réalisateur, répond aux critiques en expliquant qu’il a voulu « rendre hommage » à Ben Barka, tout en revendiquant sa liberté de créateur à travers notamment l’épisode de la cuve d’acide (interview). Lundi dernier, le réalisateur a même été entendu par le juge d’instruction, Patrick Ramaël, en charge du dossier Ben Barka, afin de savoir s’il disposait de nouveaux éléments sur l’affaire. Autre élément de la polémique : le fait que le scénario ait été approuvé par un conseiller du roi du Maroc, avant le tournage. En tous cas, pour Maurice Buttin, l’avocat « historique » de la famille Ben Barka, la version de l’"espion" Boukahri dont s’inspire le film n’est pas crédible (interview). On peut donc douter de la fiabilité du témoignage de cet « agent » marocain. Il existe par exemple deux manuscrits écrits de sa main dans lesquels Boukhari donne 2 versions différentes de sa prétendue participation à l’opération Ben Barka. Les plans de la fameuse « cuve » qui aurait servi à dissoudre le corps ne sont, en fait, jamais passés entre les mains des véritables responsables de l’époque. Enfin, des documents de la direction de la sûreté générale du Maroc que nous avons pu consulter établissent que le soi-disant « espion » Boukhari était en réalité « gardien de la paix » en août 65, avant d’être suspendu puis réintégré le 18 mars 66, soit 5 mois après l’enlèvement de Ben Barka. Mais pourquoi est-il si important aux yeux des « services marocains » de faire passer dans l’opinion cette version de la « cuve d’acide » ? Parce que le juge Ramaël tente depuis plusieurs mois de perquisitionner dans la prison ultra secrète de Rabat, baptisée le PF3, où se trouveraient de nombreux corps d’opposants politiques. Le magistrat veut savoir si le corps de Ben Barka y est enterré, ainsi que les truands impliqués dans l’enlèvement. Mais le Maroc met son véto. Pour les « services » marocains, la thèse de la dissolution du corps de Ben Barka est bien pratique, puisqu’elle est censée rendre caduques les investigations du juge français. C’est en tous cas la conviction de Joseph Tual, grand reporter à France 3, spécialiste de l’affaire Ben Barka depuis 17 ans, le premier à avoir filmé cette fameuse prison secrète, le PF3 (interview). Pour l’instant, France 2 n’a encore arrêté aucune date pour la diffusion du téléfilm. Un dossier de Benoît Collombat.

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