Près d’un mois après le bombardement près du village de Bounti, dans le centre du Mali, par deux Mirage 2000 français, deux versions s’opposent : celle de Paris, qui dit avoir ciblé un regroupement de djihadistes, et celle de représentants de la communauté peule, qui dénoncent une bavure de l’armée française.

Le 3 janvier dernier, deux Mirage 2000 français ont bombardé un village du centre du Mali, tuant au total 19 personnes. « Des civils », selon notre témoin ; des terroristes, assure la force Barkhane.
Le 3 janvier dernier, deux Mirage 2000 français ont bombardé un village du centre du Mali, tuant au total 19 personnes. « Des civils », selon notre témoin ; des terroristes, assure la force Barkhane. © AFP / Joël Saget

Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé ce 3 janvier 2021, nous sommes allés au Mali, à la rencontre de plusieurs habitants de ce village déshérité, à une trentaine de kilomètres de Douentza. Parmi eux Abdoulaye qui a survécu à ces frappes.

Abdoulaye, 30 ans, a les traits tirés. Il vient de parcourir plus de 800 kilomètres en bus avant d’arriver à Bamako.

"J’ai voyagé la peur au ventre, j’ai eu peur d’être arrêté durant le voyage."

C’est dans la capitale malienne qu’il a trouvé refuge après un périple de deux jours. Ce Peul, au visage émacié, avoue avoir eu peur des groupes armés qui écument les voyageurs sur cette route en mauvaise état.

Mais sa plus grande crainte, c’était d’être arrêté par l’armée malienne, qui est régulièrement accusée d'exactions contre des civils, et notamment envers la communauté peule, dont les membres sont souvent assimilés à des djihadistes. 

Abdoulaye s’exprime difficilement, comme traumatisé par ce qu’il a vécu. Ses mains tremblent, il cherche ses mots, prend de grandes respirations... "Il y avait un mariage…"

Abdoulaye, 30 ans, habitant de Bounti (Mali), était présent le jour des frappes. Ce 3 janvier 2021, il a perdu trois frères et un cousin.
Abdoulaye, 30 ans, habitant de Bounti (Mali), était présent le jour des frappes. Ce 3 janvier 2021, il a perdu trois frères et un cousin. © Radio France / Omar Ouahmane

Originaire de Bounti, petit village de cases du cercle de Douentza, Abdoulaye dit avoir échappé à la mort dimanche 3 janvier.  

D’emblée, Il affirme qu’il participait à un mariage au milieu d’une cinquantaine d’hommes dans cette région désertée par l’état malien. Ce sont les djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans – une alliance djihadiste affiliée à Al-Qaïda – qui font la loi.

"Nous étions plus d’une cinquantaine d’hommes assis sous des arbres à l’ombre où il fait plus frais, on était entre nous à l’écart des femmes."

Un mariage très calme

À Bounti, comme ailleurs dans le centre du Mali, la charia est appliquée à la lettre. Ce mariage n’avait donc rien de festif selon Abdoulaye.

Comme ils en ont l’habitude, les hommes s’étaient réunis dans un champ à l’extérieur du village pour profiter d’un peu de fraîcheur à l’ombre des arbres. C’était le moment le plus chaud de la journée, le mercure avoisinait les 40 degrés. Ils buvaient du thé après la prière de la mi-journée en attendant le repas.

Abdoulaye précise qu’Ils étaient divisés en trois groupes éloignés les uns des autres, chacun sous son arbre, un premier composé de personnes âgées, un autre plus jeune et un dernier groupe d’enfants et d’adolescents pendant que les femmes préparaient le déjeuner dans les cases.

"Personne ne portait d'arme, je vous le jure, aucun d’entre nous ne sait se servir d’une arme."

Abdoulaye est formel : ce dimanche, à Bounti, la population célébrait un mariage, celui d'Allaye et Aissata, deux jeunes du village.

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Une noce à laquelle aucun homme armé n’a participé, dit-il. Certains convives étaient si âgés qu’ils n’auraient pas été capables de porter une arme. À son âge, 30 ans, Abdoulaye aurait dû faire partie des victimes : sa place était parmi le groupe numéro 2, cible de la première frappe. Mais, peu avant, il a dû s’éloigner pour effectuer une tâche dans un champ, ce qui lui a probablement sauvé la vie.

"C’est un miracle que j’ai survécu. Je rentrais du pâturage, je m’apprêtais à les rejoindre et soudain j’ai entendu plusieurs explosions."

Il était environ 15 heures lorsque le déluge de feu s’est abattu sur les convives, raconte Abdoulaye.

"J’ai entendu plusieurs explosions, c’était la panique, j’ai eu très peur, j’ai fui en direction de la brousse."

"Il y avait deux avions, un qui volait très haut et un autre à basse altitude. Le bruit des bombes était tellement fort que le sol a tremblé, j’ai eu les oreilles bouchées, je n’entendais plus rien. Il y a eu plusieurs frappes, l’une après l’autre."

Le "ciblage" contesté

"Je suis revenu peu après, c’était un carnage. On n’arrivait pas à identifier les victimes. Moi, j’ai perdu trois frères et un cousin. C’est ça la vérité, c’est pour cela que nous demandons une enquête indépendante".

Ces raids ont causé, au total, la mort de 19 personnes, « des civils », selon Abdoulaye, des terroristes d’après la force Barkhane, à qui l'homme demande d’apporter les preuves de ce qu’elle avance : la frappe aurait été réalisée conformément à un processus de ciblage parfaitement établi, qui permet de caractériser, d'identifier et de valider une cible d'intérêt militaire uniquement.

Si le doute persiste c’est parce que Barkhane refuse de diffuser, pour des raisons de sécurité, la vidéo de l’opération, ce qui mettrait un terme à ces accusations de bavures.

Sur la présence des djihadistes et leur rôle dans la région, Abdoulaye est plus évasif,   sans doute par peur des représailles, explique l’un de ses amis de Bamako. Ce qui n’est pas le cas de Bourahima, également habitant de Bounti, rencontré à Sévaré, dans la région de Mopti.

"Ils viennent souvent et frappent nos femmes quand elles ne portent pas le voile intégral. La mienne a été fouettée alors qu’elle pilait le mil. Je ne pouvais pas la défendre car ils portaient des armes."

Bourahima, 58 ans, est également peul. Il raconte la vie sous le joug des djihadistes, qui ont profité du retrait de l’état malien et son administration pour s’installer et régir la vie des habitants.

Bourahima, 58 ans, était à Bounti (Mali), le jour du bombardement, le 3 janvier 2021. Il témoigne de l'emprise djihadiste sur la population.
Bourahima, 58 ans, était à Bounti (Mali), le jour du bombardement, le 3 janvier 2021. Il témoigne de l'emprise djihadiste sur la population. © Radio France / Omar Ouahmane

"Depuis qu’ils ont pris les armes, il n’y a pas une loi qu’ils ne dictent pas. Par exemple, ils imposent la zakat sur nos récoltes, ils prélèvent l’impôt islamique de force. Ils viennent, ils nous disent comment nous habiller, lorsque nos pantalons sont trop longs, ils les coupent. On doit porter la barbe sinon ils nous frappent. Nous n’avons pas le choix c’est la domination totale."

Le dimanche 3 janvier dernier, jour des frappes françaises au nord de Bounti, Bourahima était présent mais ne participait pas au mariage. Il a tout vu et entendu.

"Le jour du bombardement, les djihadistes étaient dans leur cachette située dans la brousse, où ils vivent jour et nuit. Moi j’étais dans le village et j’ai vu les avions larguer leurs bombes."

Bounti, au cœur de la zone dite des "trois frontières", bastion djihadiste au Sahel.
Bounti, au cœur de la zone dite des "trois frontières", bastion djihadiste au Sahel. © Radio France

"Les djihadistes sont venus sur les lieux juste après les frappes pour voir les dégâts. Ils ont dit que les victimes étaient des martyrs mais ils ne sont pas restés pour les funérailles, ils sont vite repartis alors que la population enterrait ses morts."

L'emprise djihadiste

Est-il possible que des djihadistes comptent au nombre des victimes – ce que prétend la force Barkhane ?

"Non, les combattants djihadistes n’étaient pas sur place, mais ceux qui sont morts étaient des sympathisants des djihadistes. Ils travaillaient main dans la main."

Ce que révèle Bourahima, c’est l’emprise des djihadistes dans cette région, et notamment à Bounti, où une partie de la population a pris fait et cause pour les Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans, qui contrôle la zone. 

"Ce que je sais, c’est que parmi la population de Bounty, il y en a qui se cotisent pour aider les djihadistes, pour leur acheter des vivres ou des munitions. En fait, ils s’entraident, ils parlent d’une même voix."

"Il y en a même qui possèdent des Talkie Walkie, ils les utilisent pour fournir des renseignements comme les positions de l’armée malienne ou de Barkhane. Ils apportent aussi un matériel et logistique. Récemment, un homme de Bounti a été arrêté car il approvisionnait les djihadistes  en armes. Il faisait des allers-retours avec son véhicule qu’il venait d’acheter."

Bientôt un mois après les frappes, l’armée française campe sur sa position, soutenue par son allié malien. Cette mission, qui entre dans le cadre de l’opération antidjihadiste baptisée "Eclipse", a bien permis de " neutraliser une trentaine de membres de groupes armés terroristes », a confirmé le ministère des Armées, excluant "la possibilité d’un dommage collatéral". "Un drone a détecté une moto avec deux individus, le véhicule a rejoint un groupe d’une quarantaine d’hommes adultes dans une zone isolée. L’ensemble des éléments renseignement et temps réel ont permis de caractériser et d’identifier formellement ce groupe comme appartenant à un GAT", précise un communiqué.  La remise en cause de cette version relève, selon Paris, de la désinformation.

Mais plusieurs ONG, comme Human Rights Watch, refusent de se contenter de deux vérités et réclament l'ouverture d'une enquête indépendante pour faire toute la lumière sur cet événement. C’est dans cette optique que des enquêteurs de la Minusma, la mission de l'ONU au Mali, se sont rendus la semaine dernière à Bounti. Ils donneront leurs conclusions, très attendues, dans les prochaines semaines. 

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Sollicité après les témoignages que nous avons recueillis, le ministère des Armées a refusé de faire d’autres commentaires que ceux déjà formulés.

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  • Omar OuahmaneJournaliste à la rédaction internationale de Radio France
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