Alors que certains collégiens reprennent la chemin de l'école à partir de cette semaine, quel premier bilan tirer de ces mois confinés de cours à distance ? Certains élèves motivés ou d'ordinaire timides se sont révélés et ont bien progressé. Mais les plus en difficulté se sont éloignés et risquent de décrocher.

Selon les conseillers principaux d'éducation, malgré les outils mis en place et beaucoup d'imagination, certains élèves ne se sont pas connectés aux cours à distance, ou très peu. Madioula Aïdara, CPE au collège Rosa Luxemburg d'Aubervilliers.
Selon les conseillers principaux d'éducation, malgré les outils mis en place et beaucoup d'imagination, certains élèves ne se sont pas connectés aux cours à distance, ou très peu. Madioula Aïdara, CPE au collège Rosa Luxemburg d'Aubervilliers. © Radio France / Claire Chaudière

Pendant plusieurs mois, ils auront tenté par tous les moyens possibles d'assurer une continuité scolaire pour leurs élèves. Parole ce matin aux enseignants et conseillers principaux d'éducation, ainsi qu'aux adolescents eux-mêmes. 

Des obstacles à lever les uns après les autres 

"On a vraiment fait de notre mieux. On y a mis du coeur à l'ouvrage. Mais vous dire qu'ici tout va bien se passer après le confinement serait vous mentir", lâche-t-elle. Dans un collège encore quasi-désert, Madioula Aïdara l'une des trois CPE du collège Rosa Luxemburg d'Aubervilliers, remonte le fil de ces onze semaines hors normes passées à tenter de garder le lien avec les élèves. 

Certains profs ont utilisé Snapchat ou Whatsapp pour garder le contact : des outils qu'on n'aurait absolument jamais utilisé en temps normal mais tout était à prendre.

"Dans un premier temps, au début de la crise, il a fallu comprendre pourquoi sur une classe de 24, une dizaine d'élèves ne se connectaient pas. On s'est aperçu que tous n'avaient pas d'ordinateur, de tablette ou même de connection internet, contrairement à ce qu'ils nous avaient dit initialement. Grâce à une dotation informatique, on en a raccroché beaucoup. Mais même avec du matériel, certains ne se sont toujours pas connectés, ou très peu. Ceux qui décrochaient avant le confinement ont été deux fois plus fragilisés. Il va falloir repartir à zéro l'an prochain", explique la jeune femme. 

Mais la fracture numérique n'a pas été le seul obstacle à surmonter. La crise sociale qui touche de nombreux ménages précaires n'a pas épargné certaines familles d'Aubervilliers. Nous voici dans un parking à deux pas du collège, où un autre conseiller principal d'éducation Toufik Khenifi prépare des paquets remplis de denrées alimentaires achetées grâce à des dons. 

"Certains élèves m'ont dit qu'ils n'avaient pas mangé depuis 3 jours. Alors j'ai décidé de livrer des colis", explique Toufik Khenifi, CPE au collège Rosa Luxemburg d'Aubervilliers.
"Certains élèves m'ont dit qu'ils n'avaient pas mangé depuis 3 jours. Alors j'ai décidé de livrer des colis", explique Toufik Khenifi, CPE au collège Rosa Luxemburg d'Aubervilliers. © Radio France / Claire Chaudière

Rapidement on a été confronté à un autre problème. Les familles m'ont dit que c'était bien d'avoir Internet, mais qu'elles n'avaient rien dans leurs assiettes. Comment voulez-vous qu'un jeune travaille et se concentre sur un devoir lorsqu'il n'a pas mangé depuis plusieurs jours ?

Pour répondre à l'urgence alimentaire qui touchait certains de ses élèves, ce CPE n'a pas hésité à monter son association "La bonne époque" pour venir en aide aux familles les plus en difficulté. "Cette crise a changé le regard que je porte sur mes élèves. Au début je leur disais : 'Faut travailler ! Faut travailler !' et puis je me suis rendu compte qu'ils ne pouvaient tout simplement pas travailler, le ventre vide et à 5 dans un studio de 11 mètres carrés", soupire Toufik Khenifi.

Des élèves timides qui se révèlent, des décrocheurs à la dérive

À quelques centaines de mètres, cinq élèves écoutent et suivent en ligne le cours de physique-chimie d'un de leur professeur. Cinq élèves seulement, sur une vingtaine. Programme du jour : la pile de Volta. Derrières leurs écrans de téléphone : Brahim, mais aussi Chloé ou encore Alias. Famille de cinq enfants... Alias partage un petit ordinateur bleu avec ses deux plus jeunes frères et soeurs, mais elle ne s'en plaint pas. 

C'est plutôt son manque de motivation qui commence à l'inquiéter : "Je sais qu'il ne faut pas mais il y a des jours où je ne travaille pas... J'ai vraiment du mal à me concentrer et j'ai peur d'être à la ramasse après cette crise. Le confinement m'a fait prendre conscience", confie l'adolescente, "que l'école et les profs sont importants. Parce que, quand je cherche sur Internet les explications qu'il me manque, je ne les trouve pas toujours. Mais je remarque que je suis de moins en moins assidue..."

Alias, 14 ans, constate qu'elle a de plus en plus de mal à se concentrer et à travailler.
Alias, 14 ans, constate qu'elle a de plus en plus de mal à se concentrer et à travailler. © Radio France / Claire Chaudière

Des élèves de moins en moins connectés au fil des semaines : les professeurs le confirment. 35% de connections aux cours en moyenne pour la physique-chimie par exemple. "Rien d'étonnant. Cette crise a mis la lumière les différences de classes sociales", analyse Benjamin Michel le professeur. 

Benjamin Michel professeur de Physique Chimie prépare ses cours à distance. Le confinement l'a obligé à revoir l'ensemble de ses contenus pédagogiques.
Benjamin Michel professeur de Physique Chimie prépare ses cours à distance. Le confinement l'a obligé à revoir l'ensemble de ses contenus pédagogiques. © Radio France / Claire Chaudière

"L'autonomie est totale, on ne peut pas y faire grand chose. Notre seule option est de proposer le plus d'outils possibles. Mais ce qui est beau, c'est que ceux qui ont la motivation ou qui étaient timides, ont su mettre à profit ce temps pour avancer parfois plus vite qu'en salle de classe. À leur demande, j'ai donné à certains 3ème des cours de seconde ! Et puis il y a ceux qui ont lâché... pour mille raisons. Humainement, ils me manquent. Mais je ne suis pas défaitiste. Ils ont fait autre chose pendant ce temps-là. Et parmi eux certains reviennent au collège dans les jours qui viennent", conclut Benjamin Michel.

Avec ceux là, il faudra avant tout renouer le lien sans culpabilisation, suggèrent de nombreux professeurs, au risque d'aggraver encore les situations de décrochage. Sur l'ensemble des classes de troisième, dans cet établissement, une quinzaine d'élèves est aujourd'hui totalement sortie des radars. Injoignables.  

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