"Historiciser le mal, une édition critique de 'Mein Kampf'", paraît le 2 juin. Lancé en 2011 ce projet monumental voit le jour après près de 10 ans de travail et quelques polémiques éteintes aujourd’hui. Pour France Inter, son traducteur en France accepté de revenir sur ce compagnonnage obligé avec Hitler.

"Mein Kampf", ou "Mon combat" en français, a été publié pour la première fois en 1925. “Historiciser le mal, une édition critique de 'Mein Kampf'”, est publié en France aux éditions Fayard.
"Mein Kampf", ou "Mon combat" en français, a été publié pour la première fois en 1925. “Historiciser le mal, une édition critique de 'Mein Kampf'”, est publié en France aux éditions Fayard. © AFP / Juan Mabrobata

Certains des historiens engagés dans cette entreprise ont abandonné en cours de route, remplacés par d’autres. Un homme est resté du début à la fin : le traducteur de l’allemand, Olivier Mannoni. Avant de traduire "Mein Kampf", ce dernier ne l’avait jamais lu. Il en avait un exemplaire, en allemand, dans sa bibliothèque. Il s’en servait de temps en temps pour traduire des citations. Pas plus. “Je ne l’avais lu ni en français ni en allemand parce que... (il marque un temps pour chercher ses mots) je n'ai jamais eu envie, tout simplement, de lire ça. Les analyses qu’en faisaient les historiens m’intéressaient beaucoup plus que le texte lui-même dont je devinais à peu près ce qu’il pouvait être”.

Le plus incroyable, c’est qu’Olivier Mannoni n’a aucun diplôme d’allemand. La langue, il l’a apprise de son père, qui l’enseignait. Un apprentissage commencé dès l’âge de six ans. “Mon père était obsédé par la question de savoir comment l’Allemagne avait pu à la fois donner naissance à Rilke ou Goethe et à la barbarie nazie. Le premier livre que j’ai découvert sur ce sujet était dans sa bibliothèque. C’est un tout petit album noir, que j’ai encore, de photos qui racontaient Auschwitz. Pour moi, cela a été la découverte de l’enfer. Ça m’accompagné toute ma vie, comme une obsession.” Aussi n’a-t-il pas hésité longtemps quand le téléphone a sonné un matin de 2011 dans sa vaste maison de Touraine. Très vite, il a dit “oui” aux éditions Fayard.

Un traducteur qui s'est déjà confronté aux pires livres sur le IIIe Reich

Si Mannoni est l’un de nos plus éminents traducteurs de l’allemand (il a traduit Freud, Kafka, Sloterdijk), il est surtout l’un des rares, en France, à traduire les livres sur le IIIe Reich. La traduction du Journal de Goebbels, c’est lui. Le terrible La médecine nazie et ses victimes, d’Ernst Klee (Solin-Actes Sud, 1999), aussi. Sans aucun doute l’ouvrage le plus éprouvant sur lequel il ait travaillé. “J’ai eu l’impression de sombrer dans l’épouvante. On touche le fond du supportable. On touche l’enfer, le vrai.”

A-t-il quelquefois songé à abandonner ? “Je n’abandonne jamais. C’est mon métier. Face à de tels textes, j’essaie de comprendre comment c’est arrivé. J’ai une réponse, liée à mon métier. C’est arrivé par le langage, par une manière de faire sauter les tabous du langage. Quand on dit 'tu ne diras pas ça', c’est que le fait de le dire ouvre des portes. Une fois que les portes sont ouvertes, il n’y a plus aucun contrôle.”

Sa première traduction de "Mein Kampf" lui a demandé deux ans de travail (Mannoni précise qu’il partage sa journée entre traduction d’essais philosophiques et d’œuvres de fiction. Il n’a donc pas fait que traduire "Mein Kampf" pendant deux ans, “heureusement pour moi !”).

Quand il a présenté sa traduction à Florent Brayard, l’historien qui a co-dirigé l’édition critique de "Mein Kampf", celui-ci lui a demandé de tout recommencer. “J’avais travaillé comme travaille un traducteur, c’est-à-dire en essayant d’être aussi fidèle que possible tout en proposant un texte à peu près lisible pour les Français. Or ce n’est pas cela que voulait l’historien. Florent m’a dit : 'Ce qui nous intéresse, c’est d’avoir la réalité du texte de Hitler. Si on veut comprendre ce qu’est ce texte, il faut comprendre ce qu’ont lu les Allemands à l’époque.' Il m’a demandé de déconstruire ma traduction. Quand le texte original était surchargé, il fallait surcharger la version française de la même manière. Il fallait restituer la structure des phrases, parfois incohérentes, parfois illogiques, restituer les aberrations de langage (il y a plein d’absurdités dans 'Mein Kampf'). Bref, il fallait restituer le texte dans la complexité de ses tares.”

Lancé en 2011 ce projet monumental voit le jour après près de 10 ans de travail et quelques polémiques éteintes aujourd’hui
Lancé en 2011 ce projet monumental voit le jour après près de 10 ans de travail et quelques polémiques éteintes aujourd’hui © Corbis / Fayard

Cette phase du travail a nécessité six ans, avec quelquefois des interruptions de deux ou trois mois, dues à la nécessaire coordination avec le travail de l’équipe des historiens qui elle, se colletait avec l’appareil critique du texte : une introduction générale, vingt-sept introductions en têtes de chapitres et près de 2 800 notes adaptée de l’édition allemande établie par l’Institut d’Histoire contemporaine de Munich.

Ces années ont été ponctuées d’allers-retours entre les historiens et le traducteur. Les derniers temps, il y a même eu des réunions pour discuter de la meilleure traduction de certains mots ou notions. “Cela a été un travail très long, très fatigant. Personne n’en pouvait plus. Nous avions l’impression d’avancer sur un terrain boueux, une espèce de marécage, où à chaque fois que nous devions lever un pied, nous avions dix kilos à soulever.”

Traduire n’est pas un acte anodin

Lorsqu'un traducteur s’attaque à une œuvre, il entre dans l’intimité de son auteur. Il entend sa voix derrière lui en permanence. Il vit avec lui. Avec "Mein Kampf", cela ne s’est pas produit. “J’ai érigé une barrière de verre complète pour me protéger d’une forme de folie du langage, de démence, qui je pense est contagieuse. J’étais avec 'Mein Kampf' comme un médecin avec un patient qu’il n’aime pas mais dont il est obligé de s’occuper.”

Quand on demande à Olivier Mannoni s’il ne craint pas de passer à la postérité comme le traducteur d’Hitler, il sourit. _“Vous savez, les traducteurs passent rarement à la postérité. Et j’ai traduit tellement de belles choses. “_Il reconnaît néanmoins que traduire "Mein Kampf" laisse des traces. Son esprit aux aguets ne peut s’empêcher de déceler dans l’époque des signes de confusion du langage qui l’inquiètent.

► “Historiciser le mal, une édition critique de 'Mein Kampf'” est publié aux éditions Fayard

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