Parti populiste et anti-système ("ni droite ni gauche"), né il y a dix ans à peine, les 5 Étoiles ont souffert de leur première expérience gouvernementale aux côtés de la Ligue de Matteo Salvini. Pas de triomphe non plus dans les villes dont ils ont la charge : à Turin, leur bilan de mi-mandat est plus que mitigé.

Turin, capitale du Piémont et ville 5 Etoiles
Turin, capitale du Piémont et ville 5 Etoiles © Radio France / Isabelle Labeyrie

Porta Palazzo, le plus grand marché d’Europe. Un quartier populaire, où se mélangent immigrés, touristes et classe ouvrière.

Derrière son étal de fruits et légumes, Antonella, 46 ans de métier, adore chanter. Autant que s’indigner. "Ce qu’ils ont fait pour nous, les 5 Étoiles ? Rien... La maire, quand elle était en campagne, elle est venue ici chercher nos votes. On lui a fait confiance. On pensait que ça irait mieux sur le marché... Mais c’est pire qu’avant."

La colère des petits commerçants

Antonella, depuis 46 ans sur le marché de Porta Palazzo
Antonella, depuis 46 ans sur le marché de Porta Palazzo © Radio France / Isabelle Labeyrie

Élue en 2016 sur un programme de rupture, Chiara Appendino s’était engagée à maîtriser l’expansion des supermarchés pour protéger le petit commerce. "Des supermarchés, ils en ouvrent tout le temps ! Là où j’habite, à côté du stade de la Juventus, ils ont ouvert cette année : Banco fresco, Eurospin, Lidl, Acqua & sapone... Au moins six ou sept !" Pour Antonella, c'est une promesse non tenue.

La colère d'Antonella se dirige surtout contre les immigrés, de plus en plus nombreux à tenir un stand sur le marché.

Au lieu de nous aider, la maire donne des licences pour rien aux immigrés. Seulement 11 euros par jour ! Moi, mon stand, je l'ai acheté. Je dois payer mon emprunt, la taxe pour les ordures, l'électricité...

"C'est dur, pour nous, les Italiens. J’ai même dû vendre ma maison. Maintenant, je suis en location. Ils sont où les sacrifices que j’ai faits toute ma vie ? Le seul qui a fait quelque chose, c’est Salvini : lui au moins : il agit."

Une succession d'échecs

Comme ailleurs dans le pays, les 5 Étoiles se sont laissé déborder sur leur droite par la Ligue de Matteo Salvini. Après sa première année de mandat, Chiara Appendino était pourtant en tête du classement des maires les plus populaires d'Italie. 

Turin, la "vitrine" des 5 Etoiles, n'a pas tenu toutes ses promesses
Turin, la "vitrine" des 5 Etoiles, n'a pas tenu toutes ses promesses © Radio France / Isabelle Labeyrie

Mais les scandales se sont accumulés : procès pour négligence après une bousculade dans la ville en 2017, à l'occasion de la finale de la Ligue des Champions (2 morts et 1 500 blessés) ; démission d’un porte-parole de la mairie, impliqué dans un conflit d’intérêt avec le Salon du Livre ; licenciement d'un maire-adjoint après le départ fracassant du Salon de l’Auto pour Milan...

Le patron local des démocrates, Stefano Lo Russo, regarde avec incrédulité l’alliance qui se met en place au gouvernement entre son parti et les 5 Étoiles. Car à Turin, dit-il, ce mouvement brille par son incompétence : "Pour faire de  la politique, il faut être professionnel. Il faut un minimum de bagage et d’expérience, surtout quand on doit diriger une grande ville comme Turin.

Cette administration n’a aucune vision, elle a vécu au jour le jour, et elle a fait perdre à la ville énormément d’opportunités alors que la population et l’économie traversent des moments difficiles.

Turin, la ville la plus endettée d'Italie

Chiara Appendino résiste. Aux critiques sur son jeune âge (35 ans), aux procès en incompétence, aux demandes de démission. Depuis l’hôtel de ville, un palais du XVIe siècle, plein de fresques royales et de lustres démesurés, l'élue défend avec fermeté son bilan de mi-mandat.

Je ne suis pas maire pour créer du consensus. Nous sommes la ville la plus endettée d’Italie, j’ai décidé d’assainir les comptes. Et, à la fin de mon mandat, de laisser une ville revenue à l’équilibre.

A Turin, les 5 Étoiles sont en perte de vitesse dans les sondages.
A Turin, les 5 Étoiles sont en perte de vitesse dans les sondages. © Radio France / Isabelle Labeyrie

Engagement pour l’environnement et la mobilité, renouvellement de la flotte de bus, extension des pistes cyclables... La protégée de Luigi di Maio, le patron des 5 Étoiles, confirme également son opposition aux grands projets comme les Jeux Olympiques d’hiver 2026, que la ville a finalement abandonnés.

Car l'équilibre financier, "aujourd'hui, ce n’est pas possible", poursuit-elle, et je dois aussi faire des coupes budgétaires. Est-ce que ça fait consensus ? Probablement non. Est-ce que c’est juste ? Pour moi, oui".

Chiara Appendino, maire 5 Étoiles de la ville de Turin
Chiara Appendino, maire 5 Étoiles de la ville de Turin © Radio France / Isabelle Labeyrie

"On ne peut pas plaire à tout le monde, et on peut toujours faire mieux ! Mais je suis fière de ce que nous faisons. Et puis nous sommes une force politique neuve, nous nous sommes présentés comme les candidats du changement. C’est normal qu’on nous regarde de très près."

Les 5 Étoiles à l'heure de la "realpolitik"

Christopher Cepernich dirige l’Observatoire de la communication politique et publique de l’université de Turin : "Les 5 Étoiles, qui avaient communiqué de façon presque agressive sur leur projet, n’ont pas réussi à faire ce qu’ils avaient annoncé. Leur programme a été présenté comme une vraie révolution, mais ça aurait demandé trop d’argent. La realpolitik les a contraints à faire d’autres choix."

Cristopher Cepernich, sociologue des médias et de la politique à l'Université de Turin
Cristopher Cepernich, sociologue des médias et de la politique à l'Université de Turin © Radio France / Isabelle Labeyrie

Aux élections législatives, l’an dernier, seuls 17 % des électeurs turinois ont voté 5 Étoiles. La capitale piémontaise devait être une "vitrine" pour le mouvement. Elle semble surtout devenue le fossoyeur de ses ambitions.

Pour le sociologue, l'électorat des 5 Étoiles est aussi extrêmement volatile : "Les 5 Étoiles sont un mouvement post-idéologique. Il ne faut pas croire que les électeurs des 5 Étoiles sont ou de droite ou de gauche : ils sont de gauche et de droite en même temps !"

Le parti doit constamment jouer les équilibristes parce que plus il penche à droite plus il perd des électeurs de gauche, et inversement. 

Les industriels veulent aller de l'avant 

Le secteur industriel, lui, compose comme il le peut avec une administration peu favorable aux investissements. Vincenzo Ilotte est à la fois PDG de 2A, un équipementier automobile qui fabrique des pièces en aluminium sous pression exportées à travers le monde entier, et président de la Chambre de commerce et d'industrie. Très déçu de l'abandon des JO ("qui auraient pu entraîner des retombées considérables pour la ville"), il préfère aujourd'hui chercher de nouvelles perspectives de développement, dans l'aérospatiale notamment.

Vincenzo Ilotte, pdg de 2A, producteur de pièces en aluminium pour les véhicules automobiles
Vincenzo Ilotte, pdg de 2A, producteur de pièces en aluminium pour les véhicules automobiles © Radio France / Isabelle Labeyrie

"Il faut tourner la page et penser de nouveaux projets. Après tout, Turin est une ville qui continue à être attractive : la preuve, le nombre de chambres d'hôtel a augmenté." Mais ce qui manque le plus, déplore Vincenzo Ilotte, c'est une vraie cohésion politique. Une cohésion que les décideurs appellent "le système Turin", mais que l'arrivée des 5 Étoiles a remis en cause.

On avait un système qui fonctionnait très bien. On pouvait avoir un maire de droite et un président de région de gauche (ou vice-versa), chacun aidait l'autre. On a perdu cette cohésion territoriale.

Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.