La précocité des vendanges, toujours plus marquée, atteste de la rapidité du réchauffement climatique. Après la résistance aux maladies, préoccupation et objets de recherche depuis 50 ans, les scientifiques de l'INRAE concentrent à présent leurs efforts sur la réaction des vignobles à la chaleur et la sécheresse.

Près de Montpellier, juin 2019, une vigne desséchée par le manque d'eau
Près de Montpellier, juin 2019, une vigne desséchée par le manque d'eau © AFP / Sylvain Thomas

"Aujourd'hui, le réchauffement climatique est tellement fort, les enjeux si importants qu'on pense qu'il y a des régions où la viticulture ne sera plus possible. Elle est menacée. Cela rend les viticulteurs plus réceptifs aux innovations". Laurent Torregrosa, professeur de biologie et de génétique à l'Institut Agro de Montpellier ne dramatise pas l'impact des bouleversements climatiques en cours sur la vigne, il présente des chiffres. L'eau est rare et cette rareté va s'accentuer selon lui . "A Pech Rouge (domaine expérimental de l'INRAE, ndlr), on calcule les indices de sécheresse depuis une vingtaine d'années. Alors que jusqu'à il y a 10 ans, on avait des années sèches et des années plus favorables, depuis, on est en sécheresse chronique" précise t-il.  

Confrontés à des changements rapides, "plus rapides que ceux des pires scénarios" ajoute Hernan Ojeda , l'ancien directeur des unités expérimentales de Pech Rouge, les vignerons vont devoir s'adapter. Ils sont aujourd'hui plus réceptifs aux travaux de recherche menées à l'INRAE, l'institut National de recherche en agriculture, alimentation et environnement. Ces travaux visent à étudier la résistance de la vigne à la chaleur et au stress hydrique. Ils ont pris le pas sur les résistances aux maladies, priorité depuis 50 ans.

Une parcelle expérimentale avec 279 variétés différentes

L'Université de Montpellier a mis sur pied une filière d'excellence qui, du laboratoire au champ, des sciences dures aux sciences sociales, des scientifiques aux vignerons, sans oublier le secteur réglementaire cherche à impliquer tous les acteurs de la filière. L'initiative baptisée KIM Vine and Wine Sciences, c'est 400 scientifiques de 13 laboratoires mobilisés et 2 unités expérimentales. Sur celle de Pech Rouge, un des axes de recherche est la génétique. Sur une parcelle de 1.8 ha, 279 variétés de vigne viennent d'être plantées. Elles seront cultivées en bio. La diversité des crus français est trompeuse. "La viticulture pour la production de vin s'est concentrée sur une espèce Vitis vinifera, domestiquée autour du bassin méditerranéen et sur un  très petit nombre de variétés. Avec 10 variétés on a 80% de l'encépagement. Donc en dépit de 6000 variétés, on a privilégié celles bien connues, grenache, cabernet, merlot, etc" explique Laurent Torregrosa. 

Plantation de la parcelle 279 sur le domaine de Pech Rouge par Jean -Noel Lacaperre, chef de culture  assisté de  Jerôme Degroise et Jerôme Cerutti
Plantation de la parcelle 279 sur le domaine de Pech Rouge par Jean -Noel Lacaperre, chef de culture assisté de Jerôme Degroise et Jerôme Cerutti / sophie becherel

Parce que les 279 variétés sont représentatives de l'espèce, l'idée des scientifiques est de tirer partie de la diversité génétique. "Dedans, on a des individus qui n'ont pas d’intérêt viticole mais qui ont des intérêts de tolérance à certains stress thermiques ou hydriques et qui n'ont pas été sélectionnés par les viticulteurs. On va aller puiser dans la diversité génétique pour répondre à nos contraintes. Ensuite, ce sera un jeu d'assemblage et de croisement pour combiner les gènes les plus intéressants afin de produire des variétés résistantes" détaille Nicolas Saurin actuel directeur de Pech Rouge. 

Il faudra 5 ans avant que cette parcelle bigarrée donne des raisins et un premier vin. Ce temps long de la vigne explique que les vignerons soient aujourd'hui plus enclins à écouter les chercheurs. Ils font pour eux, un travail jusqu'ici mené de façon empirique et donc plus lentement. Identifier des gènes de résistance à la sécheresse ou la chaleur, cela commence au laboratoire mais le comportement en conditions réelles de la vigne est aussi à étudier. 

L'objectif est de pouvoir, à terme, comme cela a été fait avec la résistance aux maladies, créer de nouvelles variétés

Irriguer n'est plus un tabou

L'irrigation est un autre leviers face à la menace climatique. En Occitanie, environ 15% de la superficie viticole est aujourd'hui irriguée, en augmentation chaque année de 1800 à 2000 hectares. Désormais, cette pratique commune en Amérique ou en Australie n'est plus tabou. Mais quelle eau utiliser ? Un arbitrage s'annonce dans beaucoup de régions. Sur la côte languedocienne, une source est actuellement disponible : l'eau consommée en été par les touristes et qui, une fois traitée en station d'épuration, part à la mer. 

A Pech Rouge, on teste l'arrosage avec les eaux usées
A Pech Rouge, on teste l'arrosage avec les eaux usées © Radio France / Sophie Becherel

Depuis 6 ans, Hernan Ojeda a suivi une parcelle irriguée avec l'eau issue de la station toute proche. Les résultats ont été comparés avec une irrigation à l'eau agricole et l'eau du réseau.  

Pour certaines zones, l'eau traitée est parfois meilleure que l'eau agricole en sortie de station.  

La présence d'azote peut même constituer un fertilisant pour la plante. "Nos expérimentations ont montré que cette eau traitée peut apporter 20 à 40% des besoins en nutriments de la vigne" ajoute-t-il.  L'expérience s'est attachée à vérifier si la vigne résistait à la salinité de certaines eaux (il faut parfois ajouter un traitement), si les traces de médicaments étaient absorbés par la plante. "On a pu montrer qu'ils ne passent pas dans le produit final ou, quand on les retrouve, c'est en teneur inférieure à ce qui est accepté pour l'eau potable".  

Des eaux usées qu'on pourrait mettre à profit

Nassim Ait Mouheb, chercheur dans l'unité G-eau à l'INRAE  où l'on s'intéresse au pilotage des techniques d'irrigation, insiste sur la réglementation européenne qui encadre l'usage des eaux usées en agriculture. Son unité s'est attachée à étudier le comportement des plantes en fonction des seuils. "Pour les pathogènes par exemple, toute la recherche c'est de savoir si ces seuils prennent en compte par exemple, l'effet du système d'irrigation, la nature des sols ou les possibles transferts dans la plante. Notre recherche c'est de fixer des seuils pour le consommateur et l'agriculteur bien sûr". Reste la question de l'acceptabilité par le monde agricole et les consommateurs. Car même si les études ont impliqué l'Agence Régionale de Santé qui a validé la qualité de ces eaux, les chercheurs notent une réticence vis-à-vis de l'eau des stations d'épuration. Selon Sébastien Loubier, économiste à l'INRAE spécialiste de la gestion de l'eau à usage agricole, du côté des vignerons, c'est une question d'image. 

Les agriculteurs craignent que ça se sache

Quant aux consommateurs, c'est une crainte sanitaire. "C'est la raison pour laquelle il est indispensable de mener des études face aux craintes des métaux lourds, des résidus de médicaments" insiste Jean-Marc Touzard, directeur de recherche en sciences économiques à l'INRAE et responsable de la structure Innovation et Développement dans l'agriculture et l'alimentation. Dans le panel étudié par Sébastien Loubier, "25% disent qu'ils ne boiront plus un vin arrosé aux eaux usées. Mais si on fournit de l'information, alors ça fait baisser ce taux". Selon lui, une information régulière, répétée, étayée par des faits scientifiques pourrait permettre de rassurer et de faire baisser les oppositions. Au rythme où vont les choses, des arbitrages seront nécessaires pour l'usage de l'eau : entre montée de l'urbanisation et usage agricole. 

Ultime recours : mettre des parasols sur les vignes ?

Parmi toutes les pistes explorées, l'agrivoltaïsme, comprenez l'utilisation des panneaux solaires pour procurer aux vignes de l'ombre tout en tirant un revenu de l'utilisation de l'énergie solaire. A la demande de l'entreprise Sun'agri, l'INRAE a accepté de tester et d'évaluer cette idée. Sur une parcelle de vigne cultivée près d'Orange, depuis un an, un dispositif a été installé. Il s'agit de panneaux solaires installés à 5 mètres de hauteur pour permettre le passage des engins agricoles. Orientables, les panneaux permettent de fournir l'ensoleillement dont a besoin la plante ou au contraire de la protéger d'épisodes météorologiques extrêmes "afin d'effacer les excès de chaleur, des pluies intenses au moment de la floraison, la grêle ou des coups de froid" détaille Thierry Simonneau qui travaille au sein du LEPSE (Laboratoire d'écophysiologie des plantes sous stress environnementaux). Il est encore trop tôt pour quantifier et caractériser tous les effets sur la vigne. Certaines cultures comme la salade s'accommodent très bien de l'ombre, même si pour pousser, une plante a besoin de la lumière du soleil. 

Pour Jean-François Leurat, responsable de la recherche et du développement chez Sun' Agri, cette utilisation du photovoltaïque en milieu agricole est logique car l'énergie solaire est gratuite et qu'un pilotage fin en fonction des besoins de la plante est désormais possible, avec l'aide de l'intelligence artificielle. L'entreprise s'appuie sur le partenariat avec l'institut public de recherche afin de mettre au point des modèles de croissance de la plante et de les lier à l'orientation des panneaux. 

Changer pour durer

Les innovations ne seront pas sans impact sur le goût du vin. Mais de toutes façons, les chercheurs le martèlent depuis plusieurs années, le vin que l'on boira dans 50 ans ne sera pas le même qu'aujourd'hui. Climat, cépages et techniques viticoles seront différents. Se tourner vers des variétés déjà plantées en Grèce, en Italie ou en Espagne, c'est déjà une évidence pour Nicolas Saurin, le directeur de Pech Rouge. Cela passe par une adaptation des appellations et du cahier des charges.  L'INRAE a déjà inscrit deux nouvelles variétés au catalogue (et deux autres sont en attente) et anticipe ces évolutions. 

"On autorise jusqu'à 5% des surfaces ou 10 % du volume pour que cela ne dénature pas la nature du vin mais cela permet au viticulteur de planter une variété grecque ou italienne sans pour autant perdre son appellation" souligne Jean-Marc Touzard. 

Au rythme où vont les exigences du consommateur, sur la pratique en bio par exemple, les vignerons doivent désormais évoluer. Un choix dans les cépages et la pratique difficile quand on sait qu'une vigne se plante pour 30 ou 50 ans et qu'elle nécessite un investissement de 30 à 50 000 euros par hectare. 

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